S.Molina: » Archives Incandescentes – Écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique  »
Préface de Benjamin Stora

Préface de B.Stora

 
Présentation du livre par H.Michaud:

Un jour il s’est agi de prendre la parole…

Quand l’intime et le politique entrent en résonance dans l’écoute analytique, il en résulte ce livre riche et original. Simone Molina y prend appui à la fois sur la grande Histoire du XXe siècle, sur la littérature et sur son expérience clinique pour articuler la question du traumatisme à celle de la création.   Benjamin Stora, dans sa préface du livre, salut cet essai alliant théorisation de la pratique analytique,  devoir de mémoire et écriture personnelle . Il y a dans ce livre deux mouvements conjoints, indissociables mais finement orchestrés. Le premier mouvement peut se lire comme une exploration du trauma de la Shoah et de la guerre d’Algérie  dans une clinique que l’auteur nomme et définit comme « clinique de l’effroi », «  entre deux rives… …et deux oublis ».   Des archives incandescentes, il ne reste parfois qu’une trace sur le corps,  ou bien cette trace s’est inscrite dans les passages à l’acte d’un Sujet lorsqu’il est soumis aux aléas d’une transmission muette. Il est des passage à l’acte … qui sont  appel à la parole familiale, mais aussi à un dire qui soit autorisé dans le social puisque reconnu comme appartenant aux signifiants de l’Histoire commune. (p. 130)

Des récits cliniques font revivre certains temps de traumatisme. Par exemple, dans le chapitre intitulé «  Le cri, un trou dans une voix » :« Ce soir-là, elle est seule. Elle ne ressent aucune angoisse.  Elle a pris un bain. Elle a allumé une veilleuse — ce qu’elle fait rarement, contrairement à sa mère qui, chaque vendredi soir, allume une veilleuse pour le shabbat. Elle a placé la veilleuse dans sa chambre et  a fait la vaisselle du dîner. Tout est calme. Soudain, elle entend un bruit qu’elle reconnaît aussitôt comme étant le bang d’un avion ; elle s’étonne d’avoir à peine sursauté. Sans savoir pourquoi, elle se dirige vers sa chambre pour vérifier la veilleuse, et réprime une légère anxiété.  Ce n’est rien », se dit-elle. Et elle chute.Lorsqu’elle émerge de sa syncope, elle est sur le sol. Elle  a oublié l’instant qui vient de s’écouler. Elle dira plus tard : «  Je me suis souvenue dans mon corps qui tremblait ». Elle sait qu’elle a été rattrapée par une nuit de son enfance, cette nuit où elle a été victime d’un attentat à la bombe posée par l’OAS […].

Simone Molina partage aussi dans le livre son approche passionnée des  grands auteurs qui ont su dire le trauma à travers une œuvre littéraire ou cinématographique  : Primo Lévi, Aharon Applelfed, Albert Cohen et bien d’autres.

Le second mouvement, indissociable du premier, est sa tentative de réponse clinique, décentrée d’un savoir faire. « Il n’y a de clinique que poétique », écrit Simone Molina avec Lacan. Il s’agit ici de mettre en perspective la visée des ateliers d’écriture en milieu hospitalier. Le passage par la grande Histoire et par le questionnement du politique instaure une distance et un regard  qui évitent la fétichisation du dispositif de soin, ou l’impasse de la technique. C’est le contraire de l’évaluation à tout prix et de la « protocolisation » actuelle des lieux de soin. Un apprentissage de la liberté et de l’inventivité du soin.  Simone Molina pose, dans cet ouvrage, une question de fond : « suffit-il d’écrire pour inscrire ? »  De multiples exemples et témoignages exposent que l’écriture n’est pas là pour construire un faux self, ou un fétiche, mais comme promesse de la possibilité d’une inscription. L’atelier d’écriture explore le passage par le processus créateur comme  vecteur pour dévoiler les enjeux d’une clinique de l’effroi.  Sur plusieurs générations, l’existence même de la guerre d’Algérie  à été déniée. Comme le drame humain n’a pas été pris en compte dans le discours social, le symptôme, et son cortège de souffrances, est alors venu se loger là où rien n’avait été dit, là ou le non-dit et l’occultation avaient recouvert le trauma de ceux et celles qui avaient grandi dans le fracas des bombes. Au fil des pages, le drame algérien se constitue en paradigme de tous ceux qui sont rejetés aux marges de la grande Histoire, sous la tyrannie d’une mémoire et d’un désir empêchés. Ce livre de Simone Molina est traversé par un élan et une générosité bien perceptibles. Chacun des sept chapitres est scandé, en dernière page, par un texte d’une écriture différente, plus libre et intime (p. 245) :  « Un jour, il s’est agi de prendre la parole. C’était il y a des années.[…]Pourtant les mots échappent et la langue, ma langue maternelle, est étrangère en sa maisonEcrire, trace et évidence            pour ne rien achever de ce qui s’est ouvertEcrire dans le bercement         ou la stridence.Cris, affolements muets, Foulard de soie posé où surgira la voix Un jour ça se détache,Lambeaux, fragments, copeaux,L’outil flamboie              et ouvre le passage .

Le style de Simone Molina, multiple, touche à l’écriture de soi, et aussi à l’écriture d’au-delà de soi. J’espère que ce premier livre – une réussite— sera bientôt suivi d’un autre.

Henriette Michaud