Liliane Irzenski
Un désir porté sur une ligne de front – A propos du livre d’Anne Dufourmantelle : « La femme et le sacrifice »

« Un désir porté sur une ligne de front »

Liliane IRZENSKI

Commentaire du livre d’Anne Dufourmantelle : « La femme et le sacrifice » (DENOEL, 2007)

Guy Dana en nous proposant ce séminaire, m’a donné la chance de découvrir des livres d’Anne Dufourmantelle ; il m’a proposé amicalement de m’adresser à vous ce soir parce que je lui ai dit très spontanément lors d’un rassemblement à caractère politique, il y a 3 semaines, combien ce texte, publié en 2007, « La Femme et le Sacrifice » me parlait, me touchait……

Une voix et une écriture de femme s’y fait entendre. N’ayant eu le temps de lire ce texte qu’une fois, je n’aurai pas la distance suffisante ni la prétention de vous rendre compte de l’ampleur de sa richesse. Je vais essayer néanmoins de vous en transmettre quelques énoncés pour ouvrir une discussion.

Pour étayer sa conception du féminin ce travail remarquable, réalisé par une femme philosophe et psychanalyste, interroge l’articulation féminité/sacrifice et nous invite à nourrir notre pensée du côté du féminin en retrouvant dans la littérature, la mythologie, l’histoire ou la clinique, de très nombreuses figures féminines qui ont été sacrifiées ou qui se sont sacrifiées. La lecture et le tissage de ses lectures qu’en fait Anne Dufourmantelle, nous portent aussi à la rencontre de sa profonde et exceptionnelle humanité.  Son hospitalité si généreuse à cette question de la transmission du malheur sacrificiel des femmes, dans l’Histoire des hommes me semble très innovante. Impossible cependant pour moi d’entrer dans cette réflexion sur le sacrifice subi ou choisi par des femmes, sans avoir en tête et dans le cœur, une émotion très vive, au bord de l’effroi, en pensant dans quelles circonstances Anne Dufourmantelle a perdu la vie en voulant sauver deux enfants. Elle s’est noyée en juillet 2017 et écrivait dix ans auparavant « Cette mer, est aussi cette mère dont on ne sort pas et qui figure déjà la mort prochaine ».  Je veux rappeler combien Anne Dufourmantelle a su nommer les problèmes fondamentaux de notre époque où comme l’a écrit Georges Steiner : « l’Europe est entrain de sacrifier ses Jeunes ». Cette femme rayonnante de courage et de grâce, fut habitée et convoquée par cette question du sacrifice, de sa place de femme très engagée dans la cité. Elle tenait une chronique mensuelle depuis 2007 dans le journal Libération où elle écrivit en 2015 : « Quand il y a réellement un danger auquel il faut faire face, il y a une incitation à l’action très forte, au dévouement, au surpassement de soi. »

Approfondir, creuser, méditer le rapport des femmes aux différentes modalités du sacrifice, lui fut impératif et n’aura pas été, hélas, suffisant, pour lui épargner de perdre la vie. Il est certain qu’aucun écrivain ne sort indemne de son travail de la pensée. Mais nous continuerons à faire entendre sa voix, qui nous murmure autant qu’elle nous crie : Sauvez l’Enfance de l’humanité et reconnaissez la valeur puissante de la féminité ! Car Anne Dufourmantelle déplie dans ce livre une éthique de la VIE qui ne transige pas et qui nous met en garde : « Si vous voulez, non pas risquer votre vie mais risquer LA VIE sachez qu’il vous faudra en passer par le sacrifice qui isole et singularise, mais peut produire un non retour vers la communauté quand la rupture se fait aussi à même le corps et s’inscrit parfois dans la nécessité  d’en passer par la mort…..puisqu’il n’y a pas de sacrifice sans une certaine mort. ». Sans vouloir nier la dimension de mystère ou de hasard malheureux, ou du secret qui appartient à Anne, je n’ose à peine vous dire qu’il m’est venu à l’idée que cet acte de sauvetage pouvait avoir été un acte testamentaire, compte-tenu de cette règle du dévouement à autrui, qu’elle s’était donnée, POUR VIVRE !  Pour terminer la contextualisation de l’émotion avec laquelle je m’adresse à vous ce soir, et pour situer l’axe principiel de sa pensée, je citerai ses paroles sur France Culture : « On met toujours la vie du côté de celui ou de celle qui la donne et la mort de l’autre côté, mais au fond on peut penser que l’on a commencé d’un lieu où on est à moitié mort et donc le sacrifice est aussi un aller vers la vie ».

Comme le titre de cet ouvrage l’indique, pour Anne Dufourmantelle « La féminité a partie liée depuis très longtemps avec le sacrifice. Les femmes ont été sacrifiées au nom d’à peu près tout et elles-mêmes ont souvent dû choisir le sacrifice pour défier la loi des hommes (l’espace social et politique étant essentiellement construit et gardé par les hommes), pour être libres d’aimer, pour quitter l’anonymat, la servitude, l’oppression : pour EXISTER. Or exister c’est être séparé(e) et savoir qu’on appartient à des liens qui unissent les vivants et les morts » ; il va donc falloir dénouer ces liens, en transgressant un serment inconscient de fidélité et monnayer le rapport à sa dette de vie autrement : donc exister c’est devoir quitter ses morts pour ne plus être hanté, pour vivre autrement qu’en fantôme ou revenant… mais aussi quitter ceux qui, en nous transmettant la vie nous ont transmis leur souffrance muette. « Dans le sacrifice tout est affaire de séparation, pour ouvrir le champ de la différence (là où les identités ont été brouillées, effacées), pour restaurer de la distance, du sens, du symbole » et accéder à un ailleurs, au plaisir de penser et d’aimer : au désir.

Affaire de séparation ? Oui, « Pour tenter d’en finir avec un monde ancien, le sacrifice introduit la possibilité de la mort comme séparation radicale au cœur de la vie même, au nom d’une vengeance, ou d’une valeur d’amour ou d’un idéal de fraternité ou de paix même si le résultat ressemble au carnage » 

« La femme n’est pas sacrificielle parce qu’elle est une femme mais parce que le destin de la féminité s’y engouffre sans retour, sans écho avec une puissance de refoulement ».

La féminité

Comment entendons-nous en parler dans ce texte ? Rappelons d’abord la dépendance sémantique soulignée par Michel Foucault dans « l’archéologie du savoir » : l’un est masculin vers l’autre : féminin. Vous entendez-là combien le féminin marque le seuil de la question de l’altérité. Il va de soi que pour Anne Dufourmantelle la féminité a partie liée avec l’inconscient invisible, archive de la mémoire hors représentation, ce que l’on qualifie habituellement d’archaïque quand il n’ y a que les sensations ou les postures du corps pour évoquer les blancs de la pensée ; inconscient que le sacrifice va vouloir cependant rendre lisible, « rendre intelligible aux autres, mis en place de témoins qui pourront attester que le sacrifice a eu lieu » ou a trouvé un lieu pour faire entendre de quoi il retourne… Le sacrifice porte toujours en lui une adresse à un petit ou à un grand Autre, auquel l’acte sacrificiel est dédié, « grand Autre d’autant plus magnifié qu’il n’a pas de nom ou qu’il ne répond pas » …. tels les dieux d’autrefois que l’on implorait par des offrandes pour obtenir leurs bonnes grâces !

Pour étayer son axe de réflexion qui articule féminité et sacrifice, Anne Dufourmantelle nous promène au travers de très nombreuses références littéraires, mythologiques, politiques, psychanalytiques et philosophiques et rend un hommage magistral aux possibles de la féminité. Féminité dont elle déplie les potentialités ou les effets créatifs d’ouverture, en illustrant ainsi fort à propos la métaphore deleuzienne du rhizome. En effet, en nous parlant de « la féminité enracinée dans les commencements », nous pouvons imaginer ses effets souterrains, ses prolongements horizontaux, tels des racines ou des ramifications, incontrôlables ou insaisissables et une temporalité beaucoup plus lente que celle des hommes. Anne Dufourmantelle souligne combien cette temporalité se doit d’être dépliée très doucement pour ne pas trahir son mouvement propre, comme se doit de le faire le travail d’accompagnement de l’analyste.

C’est d’une féminité généreuse dont Anne Dufourmantelle témoigne, une féminité « sans frontières » caractérisée par sa fluidité, sa souplesse et sa quête pour réinscrire un nouveau rapport à soi et au monde, grâce à cette capacité de transformation permanente et de résistance contre une modalité d’oppression ou d’organisation hiérarchiques : celle qui se traduit dans une structure sociale.

Nous sentons à l’œuvre aussi en elle « ce sujet NOMADE » dont parle Gilles Deleuze pour qualifier la subjectivité féminine, portée à partir des éprouvés corporels, vers la connaissance, avec ses styles de pensée qui évoquent des issues alternatives à la vision phallocentrique du sujet et à la logique dualiste dominante. L’identité NOMADE comme forme de résistance politique aux visions hégémoniques et excluantes de la subjectivité.  Si Deleuze a créé le concept de déterritorialisation c’est qu’il n’y a pas pour lui de territoire sans un vecteur de sortie du territoire et sans un vecteur pour se reterritorialiser.

Anne Dufourmantelle creuse ainsi avec ce philosophe/ami les rapports entre fatalité et liberté.

La fatalité ou le destin quand il assigne à survivre dans une détresse sans fond quelle qu’en soit la forme, relève pour nous psychanalystes, de la fixation traumatique. Pour Anne Dufourmantelle, « penser la féminité sous les auspices du sacrifice, c’est penser le rapport de la femme au trauma ».  Il y a eu de l’irréparable, il y a de l’angoisse mais le sacrifice de soi ou d’un autre, serait paradoxalement une modalité « pour porter au jour un trauma enfoui, pour que ce qui a été atteint individuellement ou collectivement ne soit pas recouvert par le silence et l’oubli ».

OUI paradoxalement, ce qui a été ravagé, profané, abimé ou nié, trouverait une issue réparatrice dans cette célébration sacrificielle qui chercherait une ouverture par rapport à cette assignation à demeurer fixée par une fidélité indéfectible. « Une ouverture au nouveau qui ferait brèche, écrit-elle, dans le déroulement de la fatalité, puisque nous sommes pris dans un continuel devenir ». Nous sentons là combien Anne Dufourmantelle déjoue certains poncifs des théories psychanalytiques en matière de féminité, notamment pour ce qui épinglerait trop vite la féminité du côté du masochisme… ! Car si une femme se détache de la vie et de son propre moi, c’est portée par la colère ou la fureur : pour accéder à une loi autre qui ferait d’elle un être autre ; « même si elle doit en passer par n’être qu’un vecteur symbolique pour entrer dans un espace idéal, ce qu’elle perd ne lui semble rien au regard de ce qu’elle gagne ».

Le sacrifice n’est pas au service d’une pulsion de mort avec sa dimension de pure destructivité, puisqu’il s’agit précisément :

  • D’en déjouer les effets compulsifs de répétition ou d’appréhender la répétition comme un appel pour se sortir de l’impasse causée par l’impensé ou innommable ;
  • de faire un pas de côté, par rapport à toute sa lignée et les signifiants qui assignent à une fatalité venue avec sa naissance,
  • de retourner leur dimension létale vers la libido, l’éros, le vivant, le désir. « Un désir au-delà du désir, au nom d’un absolu qui désigne la femme comme unique et en guerre »: une manière de désobéir aux ordres qu’on lui donne, de refuser le monde humain tel qu’il se donne à vivre pour elle, « avec le risque de tout perdre pour ne pas perdre l’essentiel : honneur ou idéal ou revanche, pour faire entendre sa voix et trouver un nouveau sens à sa vie ».

L’abord de la dimension sacrificielle des femmes n’est pas évident à entendre du côté de l’ouverture, du dégagement, du dévoilement puisque, le plus souvent il se manifeste, en première lecture, par la mortification ou la désexualisation de sa vie ou de celle d’un autre et plus particulièrement de son enfant. Postuler qu’il vient signifier d’une façon tout à fait paradoxale, une lutte, un désir de déprise, pour tenter un passage vers l’individualisation de sa singularité, ne peut que nous parler en place d’analyste et c’est de cette place qu’Anne Dufourmantelle nous parle. Intérioriser la douleur du ravage que cause une promesse d’amour non tenue donc subjectiver le fait de ne jamais avoir pu s’éprouver comme lieu d’une parole adressée, ouvre vers le repérage probable de l’identification projective et permet son dépassement.  Nous savons combien la dimension de ce qui a manqué peut paralyser et combien il est difficile et éprouvant de faire le deuil de ce que l’on n’a pas reçu. « Seule la liberté de se laisser traverser par le souffle de la pensée peut honorer ce désir de réparation, de réconciliation » et permet de trouver en soi la force pour surmonter quelque chose de l’ordre de la terreur, d’une violence que le sacrifice vient mettre en lumière.

Penser le concept de la féminité ne peut se réduire à des discours.

Anne Dufourmantelle nous parle avec éloquence du réel du corps, de cet espace matriciel que « les hommes ont voulu de tous temps, contrôler, envahir ou posséder » en enfermant les femmes dans la maternité et en limitant leur puissance considérable de création, à l’engendrement ; c’est pourquoi le sacrifice à avoir avec la dimension maternelle.

Nous retrouvons dans ce texte ce que nous avons traversé le mois dernier en lisant « la sauvagerie maternelle » écrit en 2001 : à savoir un lien pensé comme indéfectible entre la mère et son enfant. Une mère qui ne peut pas faire le deuil de la coupure inaugurale en sera marquée de façon mélancolique : Ce serment inconscient « reste avec moi, ne m’abandonne pas, tu es la chair de ma chair »… qu’elle fait pour conserver toujours pour elle son enfant, viendra le ravager tant qu’il n’aura pas dénoué ces liens de dépendance qui font de lui un prisonnier car ils mettent en échec la construction de son rapport apaisé à la solitude et à l’épreuve de son altérité radicale.

« Comment se déprendre de la non vie d’une mère mélancolique qui vous a donné la vie ? Comment assumer ces paroles de mère qui dit « avoir tout sacrifié pour son ou ses enfants », alors qu’elle ne sait pas qu’elle répète sans doute, une figure passée, peut-être le destin d’une mère humiliée dans sa lignée ?  Comment assumer le sacrifice d’une mère absente à elle-même dont on ne pourra jamais combler la soif, le désir quand cet auto-sacrifice prend la forme d’un don de soi, d’une souffrance choisie ? « L’enfant ne peut même pas imaginer qu’AIMER ce puisse être, vouloir en finir avec la vie de ceux qu’on aime. Mais il devine la détresse et connaît la mélancolie de sa mère, surtout l’ainé(e). Il y a dans cette clairvoyance enfantine quelque chose d’effrayant, trop tôt venu, qui fait échec à la castration, un échec doublé d’un retour idéalisé à l’espace matriciel, tant il est difficile d’affronter et de soutenir le désir qui suppose de croître en laissant place à l’autre. ».

Mais la seule voie de création donnée aux femmes, ne peut plus se limiter à l’enfantement, car il y a aussi « ces jeunes femmes qui sacrifient ce possible de l’enfantement pour vouloir être pure féminité ». Je me suis demandée si ces mères mélancoliques ou trop silencieuses, qui n’arrivent pas à symboliser une perte réelle, n’exprimaient pas par cette ritournelle « j’ai tout sacrifié pour toi » une authentique et profonde tristesse rageuse, d’avoir perdu leur corps de jeune fille, leurs rêveries d’amour d’adolescence, lorsque leur féminité était insuffisamment ressentie, pensée ou reconnue ? Comme si en donnant la vie ces mères avaient perdu la substantifique moelle de la leur. A savoir cette féminité. Comme si elles n’avaient pas pu trouver les appuis nécessaires pour ne pas se laisser ravir par la tendresse et la fragilité de leur petit. Car l’enfantement ne semble guère propice à surmonter les effractions traumatiques quand la parole a été désertée et bien insuffisant pour donner sens à leur vie de femme…

C’est en transgressant cet ordre des mères, relayé par le pouvoir des hommes que les femmes peuvent faire acte de création.  Depuis la fin du 18ème siècle, après plusieurs millénaires d’exclusion ou d’étouffement, des femmes échappent à cette assignation qui voudrait les limiter à la procréation. Pour aller voir ailleurs que nous y sommes, des femmes se risquent à prendre la parole, à écrire, des femmes artistes, exprimeraient peut-être aussi, par la médiation de leur création inventive, tout le poids de ces histoires de sacrifices féminins tus, sans écho de vie. Ecrire pour Anne Dufourmantelle, « c’est faire passer ces voix fantômes à la réalité, car ses voix nous hantent parce qu’elles n’ont pas eu les mots pour dire leur oppression. Ces souffrances sont devenues intérieures à nous-mêmes, leur rapport au sacrifice est un peu le nôtre, il nous provoque sur une ligne de front ». Anne Dufourmantelle fait écho à ce qu’écrivait Marguerite Duras dans son live ECRIRE : « Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne rien remplacer, rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour consigner le désert par lui laissé. » En assumant dans la solitude et en exprimant leur puissance créatrice, ces femmes par leur inspiration et leur travail artistiques nous relient à toutes ces vies blanches qui nous convoquent à répondre d’elles. « Ces femmes à la vie blanche, nous les avons en nous, elles s’adressent à nous ».

Cette certitude avec laquelle Anne Dufourmantelle nous parle de cette transmission entre les femmes ou dans une lignée, d’un féminin meurtri, et suggère qu’il serait bon de voir naître une solidarité amicale, à déployer entre les femmes, ce qui nous embarquerait bien loin des stigmates dont nous sommes affligées !

Dans son article intitulé « Ecrire pour les mères qui n’ont pu aller à l’école » Janine Altounian nous dit : « J’écris, à vrai dire, en héritière de ces femmes qui n’ont pu acquérir la langue de la pensée, les moyens de se penser, qui empêchées d’advenir à elles-mêmes, vivent une détresse qui s’ignore mais qui se transmet à leurs enfants ».

Comme le furent pour moi les textes de Marguerite Duras ou d’Olympe de Gouges, les mises en scène d’Ariane Mnouchkine, les chorégraphies de Pina Bausch ou les sculptures de Camille Claudel, ce livre d’Anne Dufourmantelle nous lègue des outils conceptuels très précieux pour dessiner en soi un nouvel espace de lecture de notre propre analyse ou celle de nos patients. Cette mise en rapport de la féminité avec une puissance de création qui subvertit les normes et les diktats, s’entend aussi dans la recherche de l’analysant née d’« un désir d’opérer le retournement du trauma, là où vont  devoir se départager le vivant du mort, le sexué de l’inerte, la lumière de l’opaque, le lointain du proche ».

« Renoncer à souffrir cela demande beaucoup de courage ». OUI. Là où la logique névrotique et son symptôme implique le renoncement à son désir et à sa vie, c’est le refus du renoncement qui est déterminant dans le sacrifice et par un autre bord, dans l’acte de s’engager dans une psychanalyse. Deux chemins, (sont-ils vraiment si différents ?) par où le sujet, en trouvant appui dans sa féminité, désire se déloger de son angoisse et de sa seule petite histoire, en implorant un grand Autre irreprésentable, pour autant que, dans l’espace analytique, l’analyste puisse en tenir lieu.

Gilles Deleuze nous avait déjà donné à entendre que « créer c’est résister à ce qui entend contrôler nos vies » mais Anne Dufourmantelle place l’œuvre des femmes qui font création, du côté d’une terreur surmontée, une terreur intérieure à soi, même si cette terreur peut se retrouver à l’extérieur. Si, comme l’écrit Anne Dufourmantelle, « le sacrifice de soi caractérise l’image même de la féminité en Occident, comme s’il venait redoubler en creux le sens même accordé au féminin », il n’en reste pas moins que dans son texte, d’une grande tendresse, il témoigne aussi d’un combat, afin qu’advienne, à partir de cette proto écriture en mal de traduction, une langue dans la langue, un espace à partager pour de l’inespéré, de l’inédit… au plus près de sa vérité. Ce point me semble fondamental.

Pour conclure, je terminerai cette introduction en nous demandant :

Pouvons-nous vivre aujourd’hui notre féminité en tant que femme ou analyste sans en passer par la subjectivation d’une logique sacrificielle ?

Et quand nous ne sommes ni artiste ni analyste, quels seraient les espaces de création, lorsque nous désirons redessiner l’ordre des possibles selon des lois autres que celles de la famille ou de l’état ?

(enfin) L’analyste ne serait-il pas « pris » dans ou par une logique sacrificielle qui pourrait  le ou la soustraire, du moins imaginairement, à la loi commune ? Auquel cas « n’y aurait-il, comme prix à payer, qu’à se retrouver dessaisi de son identité sociale ».

 

Paris 14/02/2019

Liliane IRZENSKI