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Paris – Alain Deniau : L’après coup, processus structurant de l’infantile

6 avril 2022 : 20 h 45 min 23 h 00 min

L’après coup, processus structurant de l’infantile
Discutante: Danièle Lévy

L’après-coup  et la re-pensée

Lacan, dans le Séminaire XIX, commente l’après-coup, le nachträglich, en le nommant producteur d’une re-pensée. Pour lui, toute pensée est une repensée car elle a été préalablement et inconsciemment pensée. L’exprimer, c’est prendre conscience  que c’était une pensée. Cette pensée initiale, originaire, est ainsi un processus primaire dont le processus d’après–coup saisit. Le processus d’après-coup  apparaît ainsi  comme la pierre angulaire de la pensée. Le psychique est un mouvement qui pour aller vers le nouveau doit se construire à partir et avec ce qui a été. Ce processus donne implicitement une définition de la trace inconsciente et latente : pour être exprimable la trace doit être fécondée par un signifiant verbal, sinon elle se renforce dans la répétition, jusqu’à devenir une souffrance non identifiée, hallucinatoire.  

Quel est donc le devenir de cette trace ?

 Plusieurs destins s’ouvrent alors. Fécondée par la langue qui baigne l’infans, cette trace enrichie par un mot, ou son fragment, perd sa fonction erratique. Ce petit bout de réel,  limité et fixé par le signifiant verbal, le porte vers du nouveau. L’analyse permettra d’y retrouver le point d’origine de la construction du style d’un sujet, d’une manière d’être, constituée depuis des circonstances de vie de l’infans.

Plus problématique est la trace qui se fige d‘emblée dans l’angoisse et impose au sujet un signifiant qu’il ne peut métaphoriser à cause de l’intensité de cette angoisse.  Un exemple en est donné par un épisode structurant de l’histoire de l’Homme aux Loups.    «  Dans les premières années d’enfant ce rapport avait été très tendre » (…) « Son père le chérissait et aimait jouer avec lui. Lui, était fier de son père ». Un jour, pour jouer avec lui, le père imite le lion rugissant. Le petit Serguei en est terrifié. Freud écrit qu’une Entfremdung se crée entre eux. Le préfixe ent indique la séparation, la mise à distance.  La langue des nazis a eu un grand recours à ce préfixe  pour marquer la violence de la séparation, du rejet. Le mot Fremd  indique l’étranger au sens de l’hétérogène. Comme on dit en médecine, un corps étranger, pour quelque chose qui ne devrait pas être dans le corps. Son père lui est devenu, en  un instant tellement distant  qu’il a chû, qu’il ne peut plus être investi de la capacité de mettre de l’ordre dans l’effroi. Le problème est alors que le père, en symétrie, en est comme vexé. Après la familiarité  ludique et la proximité affectueuse, il devient  brusquement et définitivement éloigné, séparé comme un étranger. Cet intraduisible en français a pesé sur la compréhension du cas relaté par Freud. 

Cette trace figée, gelée, comme en suspens, s’active quand une situation met en jeu le processus d’après-coup qui foire alors. Il n’en reste qu’une métonymie. Avec l’Homme aux Loups, Freud le repère quand il écrit « Chaque fois que, devant les difficultés de la cure, il se rabattait sur le transfert, il lançait une menace de dévoration et ultérieurement celle de tous les autres mauvais traitements possibles, toutes choses qui n’étaient qu’expression de tendresse. » Cette métonymie, vestige de ce qui a « foiré », fait le symptôme de ce qui ce répète et devient motif de consultation. Un cas de traumatisme refoulé dont je parlerai plus loin l’illustrera aussi.

Une troisième éventualité peut  se produire. La trace  ne trouve pas  un signifiant qui la porterait. Comment s’inscrit-elle dans l’inconscient ? Tout ce qui a été perçu s’inscrit mais tout ne trouve pas une issue. L’inscription de tout le perçu est un postulat essentiel de Freud. Les concepts de Non arrivé et de limbe  peuvent rendre compte de ce point difficile. Quelle est la  localité qui accueille ce qui ne peut encore pleinement exister et qui est pourtant là ? Ce point est si difficile que Freud sera conduit à abandonner ses Neurotica quand il s’apercevra qu’il s’y réfère encore pour penser alors que la clinique lui dicte autre chose. Quarante deux ans plus tard, quand il voudra, dans la Lettre à Romain Roland, élucider un symptôme qui le parasite et dont il repère qu’il n’est pas lié au refoulement, il parviendra à l’identifier comme un reste transférentiel à Fließ, reste producteur de symptômes parasitaires hallucinatoires. Il parviendra alors à dissocier dans les restes de transfert et les manifestations résiduelles, l’insupportable de l’inconciliable.

Les fragments de mots dont les patients schizophrènes se saisissent pour construire l’expression de leur délire témoignent de la pression à dire depuis un bord qui les écarte de l’enfer du Réel et les pousse vers la stabilité de l’Autre manquant. Ils sont bien hors-tempsZeitlos comme l’écrit Freud. Les perceptions erratiques, les fragments de phonèmes érigés en signifiants, deviennent l’appui pour l’être d’un sujet psychotique.  Les patients psychotiques qui ne peuvent se saisir de la fuite de leurs mots sont dans le limbe de la pensée. Ils sont soumis à l’impérieuse pensée de penser leur impensée. Le délire est toujours aux marges de l’impensée, de l’Umwelt, donc au limbe de l’être. Les perceptions erratiques, les fragments de phonèmes érigés en signifiants, deviennent l’appui pour être d’un sujet psychotique. 

L’après-coup ouvre ainsi vers un temps inconscient qui est autre que le temps logique. Ce temps nécessite une ré-inscription pour que la première inscription soit effective. On peut voir là un processus général qui peut être étendu à tout le fonctionnement de l’inconscient. Pour Freud, il n’est plus nécessaire de penser des barrières entre Cs/Précs/Incs. C’est aussi le saut, le pas que fait Lacan dans l’évidence de la dissociation dont fait part Freud. L’invention du signifiant pour porter l’inconscient devient une nécessité. 

La trace d’une non-trace, c’est à dire la trace du non arrivé :

Tentons de répondre à la troisième éventualité : Quelle est la  localité qui accueille ce qui ne peut encore pleinement exister et qui est pourtant là. Freud non seulement le repère par des mots très forts  mais se donne aussi en même temps une direction de travail, sa tâche. Il écrit :« la tâche que s’assigne le moi opposant une défense, traiter la représentation inconciliable  comme « non arrivée »,  est pour celui-ci insoluble directement ; aussi bien la trace mémorielle que l’affect adhérant à la représentation sont bel et bien là, et inextirpables. » 

La tâche : c’est en effet un travail. On en voit l’effet dans le processus psychotique qui introduit une fatigue, voire même un épuisement, dans le sujet et chez l’analyste lors de la relation transférentielle. Le refoulement névrotique permet de suivre le fil de la pensée du névrosé à la différence du sujet psychotique qui est sans cesse confronté à son impensée, d’où la fatigue particulière de l’analyste  à l’écouter. 

Que s’assigne le moi, le terme est très fort. C’est une nécessité exigeante à laquelle le moi ne peut échapper. Ce terme est à entendre métaphoriquement dans toutes les implications juridiques qui seront celles du Surmoi et du moi idéal.

Insoluble : Une solution est adoptée par l’inconscient, mais elle est incompréhensible pour Freud, dans le cadre théorique qu’il a instauré. La même démarche revient dans La lettre à R. Rolland. Si ce que Freud éprouve alors, ne peut disparaître ou être transformé  par une compréhension dans le cadre théorique, il faut situer le symptôme à analyser en dehors de ce cadreC’est la contradiction copernicienne : ce n’est pas compréhensible dans le cadre théorique et pourtant cela est !

Inextirpable : la trace mémorielle et l’affect qui lui est lié résistent à l’œuvre du refoulement. Il faut donc faire appel à d’autres mécanismes de négation: le rejet et le déni.

Cette accumulation de 4 négatifs (inconciliable, non arrivée, insoluble et inextirpable) va placer cette représentation et son affect dans l‘atemporalité, dans le Zeitlos, au prix d ‘une dissociation représentation /affect pour certaines représentations ou au prix d’un rejet radical de la représentation et de l’affect. Mais que devient l’affect lié à cet inconciliable ? Sa réponse que « la somme d’excitation est transposée dans le corporel », sous la forme d’une conversion, sera encore celle qui le soutiendra dans son questionnement sur l’Homme aux Loups : « (…) mais il m’était impossible de renoncer à un substitut pour l’éruption de douleur non advenue. »  Où se trouve t-elle ?

Le retour hallucinatoire est l’autre destin de ce perceptum qui n’a pu être fixé par un signifiant.  L’erratique devient hallucinatoire.  Le « non arrivé » est donc un processus « fondateur de la réalité humaine » : fondateur car c’est sur un fond hallucinatoire que se déploient la pensée et la perception. Fondateur car c’est en s’en dégageant que nous construisons la réalité avec sa gangue résiduelle de Réel, l’enforme qu’évoquera Lacan. Freud repère que ce groupe psychique rejeté donne « une confusion hallucinatoire », « une vivacité hallucinatoire », que l’on retrouve toujours dans la persistance des moments psychotiques.

La gêne de Freud, exprimée par son hésitation entre uner– et unverträglich, est donc compréhensible : ce qu’il écrit est complètement en contradiction avec le point théorique où il en est alors. L’insupportable renvoie à la psychose «  le moi rejette [verwirft] la représentation insupportable (…) comme si la représentation insupportable n’avait jamais abordé le moi. » tandis que l’inconciliable renvoie  à une association  affaiblie. Le succès de ses développements de la Première Topique provoque la mise à l’écart d’une nouvelle voie dans la conception théorique de Freud qui se retrouvera dans la Lettre à Romain Rolland.

Cette représentation hors temps va venir insister : la  « sensation hallucinatoire faisant constamment retour, loge dans la conscience à la façon d’un parasite et qui subsiste jusqu’à ce qu’une conversion ait lieu dans une direction inversée. ».(p.7) Il faudrait ajouter ou jusqu’à ce que l’efficace du parler, de la magie des mots vide la sensation hallucinatoire de sa pression. 

Ainsi, dans un état confusionnel post-opératoire, un sujet voit avec certitude et clarté une colonne de fourmis, puis d’aiguilles de pins grimper sur la paroi de la chambre des soins post-opératoires, au pied de son lit. Chaque soir, la même perception revient. Il comprend peu à peu que ces insectes sont des nécrophages et qu’ils anticipent sur le devenir de son corps destiné à être une charogne. Vient alors en lui la pensée qu’il est vivant pour penser ainsi son devenir. L’hallucination, le lendemain, a disparu. La pensée insupportable de la mort et de la putréfaction de son corps était devenue une pensée extirpable, donc conciliable.   

C’est ce que Freud dira en 1936 dans la Lettre à Romain Rolland de la manifestation résiduelle qui le parasite. Les « fausses liaisons » non seulement peuvent créer des symptômes de contrainte « qui parasitent » mais aussi pour des inversions. Toutefois, ces symptômes de contrainte sont en réalité des symptômes qui ne sont pas un compromis névrotique, donc un discours inversé, mais directement une identification psychotique qui doit être rejetée et non pas démontée comme pour un fragment de discours névrotique. La somme d’excitation ne peut être perdue. Freud propose le nom de conversion  pour cette conservation de l’énergie si cette énergie allait ailleurs que dans le corps. C’est le statut du « non-arrivé ».

L’inconciliable et l’insupportable : Freud oscille entre les deux termes

Ce qui porte Claude Rabant à écrire : « Le non arrivé a deux sens » : l’inconciliable unverträglich et l’insupportable unerträglich. Le premier est l’objet du déni ou du démenti (Verleugnung) et le second de la forclusion (Verwerfung) pour conclure avec Freud : « rien de ce qui arrive ne peut s’effacer. » 

L’inconciliable, unverträglich

Freud n’en fait pas encore une théorie  qui serait celle de la psychose. Il en reste à celle de l’Esquisse : un diminution partielle et localisée d’affects « rendre inoffensive la représentation inconciliable ». Freud en fait le mécanisme d’origine de la conversion.

Dans la suite du texte, il écrit deux fois «  « la représentation sexuelle inconciliable ». La note de la page 16 montre que Freud  a oscillé entre les deux termes pour finalement fixer la séquence : Il oscille sur le choix du terme le plus approprié unverträglich ou unerträglich : les deux ont le même radical trag-en porter, supporter : verträglich conciliant, compatible et erträglich tolérable, supportable. 

 La représentation inconciliable est néanmoins une représentation. L’inconciliable produit le démenti. Des liaisons dites de « fausses connexions » se créent avec des représentations non-inconciliables qui « par cette »fausse connexion deviennent des représentations de contraintes. » Ce qui s’exprime par des pensées obsessionnelles.

Il faut ériger ce point de lecture en méthode pour lire Freud. Repérer ses blancs, ses hésitations, son recours à une langue étrangère, ici le français, ce qui laisse une friche indiquant l’espace de la psychose. Freud utilise toujours la langue usuelle pour introduire les concepts psychanalytiques, ce qui est en même temps une sorte de preuve de vérité  par le génie de la langue. Recourir au français est pour lui, au contraire, la preuve de la présence  d’une énigme.

  Ce qui est conciliable /inconciliable évoque le compromis de la Verleugnung : le déni n’annule pas la chose, mais lui retire de la valeur. D’où les hésitations de la traduction : déni ou démenti ou désaveu (disavowal). Freud qualifila gouvernante anglaise du jeune Sergueï de « toquée » (närrische). Elle  est qualifiée d’un verträglich  traduit alors par intraitable. Ce qui montre les oscillations de Freud qui ne dispose pas du concept de forclusion.

Dans sa Lettre à Romain Rolland, Freud traite ce qui le gêne comme une manifestation inconciliable. L’impossibilité de s’en débarrasser par l’analyse des associations inconciliables de contrainte associées lui fait comprendre qu’elles sont d’une autre nature. Ce sont des hallucinations qui expriment l’insupportable, l’Unerträglich, l’insupportable de la rupture avec Fliess et la transmission à Freud des pensées psychotiques de Fliess.

L’insupportable : unerträglich

Poursuivant sa réflexion sur le « non arrivé », Freud la développe autour de l’insupportable : unerträglich. Il introduit une insistance de négation « ayant beaucoup plus d’énergie et de succès » que la défense contre la représentation inconciliable : « le moi rejette la représentation insupportable en même temps que son affect et se comporte comme si la représentation n’avait jamais abordé le moi. Mais au moment où ceci a réussi, la personne se trouve dans une psychose que l’on ne peut guère classifier que comme « confusion hallucinatoire. » 

Freud écrit alors : « On est donc fondé à dire que le moi, par la fuite dans la psychose, a exercé une défense contre la représentation insupportable. » Ce qui est insupportable provoque le rejet, la Verwerfung. Cet insupportable crée une psychose, « une confusion hallucinatoire ». Il est un des  lieux du zeitlos : à la fois hors du temps et rejeté dans le « non-arrivé ». Le « non-arrivé » de l’insupportable est sans représentation mais pas sans effet. « Il est à considérer comme l’expression d’une disposition pathologique d’un degré supérieur. »

Lacan reprend ce qui était là, mis de côté mais en jachère. En s’appuyant sur les mots « se soustrait » « corrélation inséparable » donc aux sens  de Verwerfen, il ouvre une clinique analytique de la psychose qui ne soit pas la transposition en termes « analytiques » de la clinique psychiatrique.

L’après coup : cause de rupture et de coup de foudre

Lorsque la pensée inconsciente rencontre une image intensément et sexuellement investie, un coup de foudre se produit. L’homme aux loups montre bien comment pendant toute sa vie,  il a été  sous l’emprise de ce trait unaire qui le pousse à l’acte sexuel a tergo, puis au mariage avec Thérèse. L’après coup de la scène sexuelle originaire fonctionne pour lui comme un automaton. Le désir sexuel surgit en lui de voir de dos une femme agenouillée présentant la saillie de ses fesses.

Si ce trait qui engendre la répétition  du désir sexuel, devient  conscient  et que le sujet s’en souvient, la voie du fétichisme  est ouverte. Pour le jeune Serguïe, ce trait, dont il est bien conscient, ne le quittera pas  durant toute sa vie.

La pensée inconsciente du très petit Sergueï se construit après les scènes répétées qu’il prend pour de la séduction. Tout ce qu’il perçoit, est construit dès lors selon ce filtre. Ainsi la scène primitive initiale , observée ou reconstruite, agit après coup comme une seconde séduction. Il est remarquable de constater que Freud invoque alors une transmission phylogénétique au lieu de s’interroger sur le désir des adultes qui conduisent le jeune Sergueï auprès d’un  troupeau en rut ou même sur celui des parents.

Il est assez fréquent qu’on entende : « d’un seul coup, il, ou elle, m’est devenu(e) étranger ». La personne qui l’énonce n’éprouve plus les affects pour l’objet d’amour qui quelques instants avant étaient si présents et animaient son corps. Le français n’a pas de mot pour décrire ce qui survient. Il n’a que la périphrase, « devenu comme un étranger. »  La traduction française de l’Homme aux Loups  par ce mot Entfremdung mal traduit nous efface la violence déclenchée entre eux. Cet intraduisible a pesé sur la compréhension du cas relaté par Freud. Le père part en voyage et meurt quelques années après sans rapprochement, sans retrouvailles avec son fils. Et l’Entfremdung, l’étrangement, le devenir étranger, devient une Entfernung, un éloignement, ou un refroidissement… 

Le coup de foudre et la rupture brusque  (Entfremdung) du lien amoureux procèdent du même processus d’après coup mais inversé. Le perceptum erratique de la trace qui se fixe par son attache à un signifiant sexuel est repris  dans la rencontre  avec un autre. Le coup de foudre est réciproque, sinon c’est un trait érotomane qui n’est pas échangé et verbalisé. A l’inverse, l’attache amoureuse réciproque est instantanément défaite dans l’Entfremdung, sans éprouver la détresse consécutive. 

  Analytiquement, on peut décrire le coup de foudre dans les mêmes termes que la rupture affective entre le petit Sergueï et son père.  Il y a coagulation, coalescence de signifiants portés par l’autre. Ces signifiants qui portent vers l’autre sont l’effet d’après- coup de la construction infantile de la trace porteuse du signifiant du sujet. 

Quatre temps sont nécessaires pour la construction de l’effet d’après coup. Le premier temps est celui de la trace. Trace erratique jusqu’à ce que dans un temps différencié et second, elle soit fixée par un signifiant verbal. Elle est fixée par ce signifiant verbal qui porte avec lui un bout de réel. Le temps suivant est celui de la répétition inconsciente qui apporte une jouissance. Enfin la rencontre dans la réalité produit soit le devenir étranger soit l’excès de jouissance du coup de foudre. La pensée devenue possible de cette trace est une re-pensée qui devient soit consciente soit reste dans l’inconscient. Ce qui permet d’affirmer que toute pensée est une re-pensée et que l’après coup fait venir à la conscience  dans la langue ce qui est présent mais latent.

Effets d’après-coup d’un viol d’enfant

Cet ingénieur fin et cultivé décrit sa vie conjugale sous le signe d’un coup de foudre initial et maintenant d’un amour passionnel qui dure. Il bénit le ciel d’avoir rencontré son épouse. Pourtant des frictions avec elle, trop fréquentes, le font souffrir. Il tient à montrer la réussite scolaire et universitaire de ses trois enfants et son engagement social et associatif remarquable. Je me demande ce qui est au delà de ce tableau exemplaire d’une vie accomplie. Il se plaint de souffrances corporelles, en particulier d’une pénible dorsalgie, sine materia , accompagnée d’une douleur térébrante, aiguë, intense et brève qu’il ne comprend pas et réprime par de la natation intensive. J’attends plusieurs mois. Il en vient à émettre le fantasme qu’il se veut être  à l’origine d’une nouvelle lignée familiale. Bien qu‘il soit  tout à fait scrupuleux et respectueux du cadre de l’analyse, je perçois une résistance silencieuse dans la construction d’un discours qui progresse peu à peu. Sa vie est donc construite en rupture avec celle de ses parents. D’où lui vient un tel désir de rupture et d’exemplarité ?

La douleur devient  centrale. C’est comme si sa parole parcourait à distance les bords d’une nébuleuse, dans un mouvement d’allure circulaire  mais en réalité hélicoïdal. Ce n’est que lors de la seconde année que je perçois la particularité de cette analyse. Il s’approche d’un point qui l’amène à se taire, puis reparle des relations avec sa femme et ses enfants. Cet arrêt devient comme un point incandescent qui l’attire et le repousse, point qu’il survole pour s’en écarter. Un jour, il parvient à dire que dans un souvenir qui se dessine, il y a une douleur. Puis, il peut la décrire une peu plus pour s’en écarter aussitôt. Il parvient à dire que son père l’emmenait chez un autre homme lui aussi notable de la ville. Alors, en sa présence, il lui faisait mal. Une douleur très vive en arrière. Il ne parvient pas à préciser plus. Déjà de reconnaitre cette douleur est pour lui comme un aveu, une souffrance. Dès lors, il ne pourra nommer son père comme ce « salaud ». Les séances suivantes, il précise l’atmosphère de ces soirées  qu’il qualifiera dans les ultimes séances de partouzes avec la certitude que sa mère en était témoin.  A la fin de son analyse, il décide d’écrire une lettre à sa famille pour leur dire pourquoi il a rompu avec leur grand mère encore vivante et pour savoir si d’autres que lui ont été victimes de ces violences sexuelles. Il y a prescription, mais l’autre homme, maintenant décédé aussi, a fait l’objet d’une plainte, il y a de nombreuses années. Plusieurs questions viennent dans cet après-coup qui me font retrouver la démarche historique de Freud. Le viol a-t-il été réel ou est-ce un fantasme? A partir de la preuve de la construction clinique, je peux le prendre maintenant comme un viol réel. Cet acte répété a eu un effet sur la construction psychique du patient. Il ne peut s’approcher du point douloureux que très progressivement. Il situe les actes entre 6 et 7 ans. Cette association inconciliable, unvertragen, a été refoulée en produisant des associations parasites de type obsessionnelles liées. Ce que Freud décrit ainsi: « la défense contre la représentation inconciliable était advenue par séparation de celle-ci d’avec son affect; la représentation était, bien qu’affaiblie et isolée, demeurée à la conscience. » A côté donc du traumatisme, qui a été comme enclos de défenses, il a développé, sur un mode obsessionnel, une aptitude et une avidité pour les mathématiques et une libération qui s’est magnifiée pendant l’analyse par le piano. Avec la fin de son analyse, il peut évoquer « ce qu’ils m’ont fait « . Sa vie  affective avec sa femme a pris plus la forme d’un lien serein, alors qu’avant l’analyse elle était marquée par des impulsions et des changements brusques dont il ne percevait pas la signification et que sa femme prenait pour des mises à distance. Le travail de l’analyse retrouve, par un effet d’après-coup, la trace qui n’a pas disparu. La souffrance qui lui était associée a été dissociée. Le travail d’analyse est lui-même un après-coup qui restaure la cohésion du patient, comme s’il avait buté pendant des années inconsciemment sur cet espace du réel enclos. Le redoublement de l’après-coup s’établit dans la construction entre l’analyste et le patient. On voit clairement que l’après-coup fonctionne comme un point de couture: un point en arrière permet deux en avant donc un seul en réalité en avant.
En conclusion Le temps n’est pas structuré comme un espace linéaire mais comme la somme d’une récurrence active du passé sur l’après. Dans l’exemple donné ici, il y a eu des dizaines d’années entre les différentes scansions. Le temps de l’après-coup n’est donc pas un espace linéaire, comme le voyait Freud, mais un bouclage qui reconstruit sans cesse ce qui précède. Le génie de Freud est d’avoir laissé sa plume se libérer du refoulement de son écoute consciente. Ainsi, dans l’écriture des Etudes sur l’hystérie si le mot nachträglich  vient avec insistance, il induit une traduction d’Anne Berman en : après, ensuite, ultérieurement. C’est Lacan qui a repéré que cette insistance, masquée par la banalité du mot, est une notion temporelle cruciale. Une fois cette insistance repérée, il devenait possible de la dégager en un concept inconscient repérable et de le suivre dans l’œuvre freudienne, en particulier dans L’Homme aux loups et La lettre à Romain Rolland. Le même genre de difficulté de traduction se retrouve dans le mot Entfremdung: devenu comme un corps étranger, devenu un étranger. Cette  formulation montre que « le moi rejette la représentation insupportable (…) comme si la représentation n’avait jamais abordé le moi ». Paradoxe quand cette formule vient à l’encontre de l’intimité construite par l’amour avec quelqu’un. Cet effondrement, même pour le très jeune enfant tel que Sergueï, vient donner corps, même très tardivement, à une pensée inconsciente, persistante et donc existante sous forme de trace, qui devient un signifiant pour porter le sujet dans un instant de résolution instantanée quand la réalité rencontre le Réel. Les différentes phases du temps logique de Lacan se retrouvent elles aussi ici. Sont-elles comme étendues dans la longue durée et soudain condensées en un « éclair » comme dans son inverse, le coup de foudre?  On voit ici que l’avancée théorique passe par la justesse de la traduction qui à la fois redonne vie à un texte, permet sa transmission et, par la valeur comparative des langues, produit une avancée dans chacune d’elles. L’ultime travail d’après-coup de Freud se produit dans La Lettre à Romain Rolland de janvier 1936. Freud y élucide en particulier la persistance de manifestations parasites de plus en plus importantes. Il en résout le sens par un travail sur l’après-coup dans une relation transférentielle masquée auprès de R. Rolland, présentifiant à la fois Fliess et son frère cadet Emmanuel, grâce à qui il peut perlaborer  par un effet  d’après-coup, l’effet tardif de la rupture insupportable (unertäglich) du transfert avec Fließ. Ce qui montre l’a-temporalité apparente de l’inconscient dénouée par l’après-coup.
Alain DENIAU28 mars 2022

Au local du Cercle freudien – 10 passage Montbrun 75014 Paris

10 passage Montbrun
Paris, France
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