Seule décisive est la condition littorale


Olivier GRIGNON



Seule décisive est la condition littorale
Olivier GRIGNON
Conférence au Cercle Freudien, le 6 avril 2005.
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Mon titre est extrait de Lituraterre, un texte de Lacan publié en octobre 1971. Nous en ferons tout à l’heure un bout de lecture.

Auparavant, je tiens à vous dire que je suis très heureux de parler ce soir dans ce lieu où se sont élaborées, dès 1981, des avancées décisives pour la psychanalyse. Notre « cadavre exquis » a initié une conscience des enjeux présents et à venir, une avancée dans la position et la résolution des problématiques, en un mot un style que partagent aujourd’hui les acteurs les plus inspirés de la communauté analytique française. Quiconque se reporterait aux enregistrements de l’époque serait vite convaincu du caractère novateur des orientations de ce bouillon de culture qui tranchait alors nettement dans le contexte de l’époque. Beaucoup ont aujourd’hui quitté le Cercle. Certains, parce qu’ils sont partis pour toujours – je pense, bien sûr, à Jacques et à Michèle ; mais pas seulement. D’autres sont partis ailleurs, dans d’autres associations. Je suis persuadé que, quelques aient été leurs raisons personnelles, ils y ont essaimé ces orientations et ces élaborations qui sont la marque de fabrique du Cercle Freudien.


J’en viens maintenant à ce thème de l’année, « la Loi pour le psychanalyste ». C’est une question empoisonnante, et par bien des aspects paradoxale.

D’une part, on ne cesse d’inférer une loi, ou des lois : lois du langage, interdit de l’inceste, etc. De sorte que le symptôme lui-même se révèle comme un effet de la loi, un effet fou et désastreux de la loi qui se rappelle ainsi.

Mais attraper les choses par le biais de la loi ne garantit rien du tout. Et même, je déconseille fortement à chaque praticien d’écouter et d’orienter la cure à partir d’une loi. Du reste, la moindre des précautions est de rappeler que dans le procès d’une cure, nous avons sûrement affaire à la Loi, mais pas du tout au sens où ordinairement on entend ce mot – ce qui fait que précisément on manque la Loi pour l’abâtardir en réglementations… et qu’il n’y a plus de psychanalyse.

D’une façon générale, la loi vire immédiatement au surmoi, et c’est une des grandes difficultés de notre pratique. Je suis convaincu que c’est un moment décisif de toute cure. Chaque patient vous attend à ce point précis où il peut s’assurer que vous ne conduisez pas la cure sur des bases surmoïques, et c’est un temps décisif. C’est hélas une déviation fréquente et cruelle ; par exemple, on décide de recevoir seul un petit enfant à son premier entretien, sous prétexte qu’il est lové dans le giron de sa mère dans la salle d’attente ! Et au bout du compte, on en vient à déplorer d’avoir à prendre en analyse des patients qui ne sont pas déjà analysés !

En tant que praxis, la psychanalyse est un processus contraint par la vérité, et non par l’application de lois. On n’analyse pas au nom de la loi ; ce qui ne veut pas dire pour autant que l’analyste est un niais ou un innocent. Voilà, à mon avis, une des grandes mutations lacaniennes – y compris par rapport au concept de Loi lui-même. Lacan aura beaucoup fait pour empêcher ça.



Je vous ai, par le passé, communiqué mes hypothèses sur ces problèmes. Dans l’ensemble, ma position concernant la Loi n’a pas changé. Je vais seulement ce soir essayer de les pousser un peu plus loin, ce qui m’amènera à vous faire un peu de lecture – ce qui n’est pas un mauvais exercice pour nous, puisque lire, ce qui s’appelle lire, c’est analyser. Je vais essayer de vous lire un fragment de Lituraterre qui est un des derniers écrits de Lacan ; un texte fort difficile.

Je vous rappelle d’abord mes positions :
• La Loi qui nous importe n’est pas la Loi déjà dite, abâtardie dans ses formulations et ses usages incertains, mais la Loi en train de s’écrire dans et par la cure.
• La Loi s’écrit à partir d’une épreuve de l’impossible comme tel. L’impossible ne se déduit pas de l’interdit, c’est au contraire l’interdit qui se déduit de l’impossible : parce que là, quand c’est possible, c’est fou. On ne peut pas se contenter du savoir de la tradition. Une psychanalyse est le bain lustral où renaît dans l’actuel le savoir archaïque sur les liens du sexuel avec la vie et avec la mort.


Autant dire que pour la psychanalyse, la loi se forge comme Loi dans le Réel ; vient du Réel. C’est là, me semble-t-il, qu’il y a une hypothèse vraiment nouvelle : il y a une orientation dans le Réel. C’est ça notre nouvelle mythologie, plus que l’Œdipe devenu un bavardage trop commode. À partir de cette trouvaille, un gros travail de Lacan aura été d’ancrer la psychanalyse dans ce qu’il a appelé l’au-delà de l’Œdipe – soit l’entre-deux-morts dont on ne sort que par la production d’une œuvre : la « suppléance » qui re-nomme l’auteur.

L’œuvre est ici ce qui répond à l’orientation donnée dans le Réel, et cet orient, par définition, n’est pas phallique, puisque nous sommes là dans un im-monde où il n’y a plus de désir. Telle est, du moins, la thèse lacanienne ; je pense qu’elle serait à discuter. Quoi qu’il en soit, on peut aisément se représenter ce que Lacan, prenant appui sur la physique (science du Réel) de la température dont il n’y a de limite absolue qu’inférieure, affirme : l’orientation dans le Réel est une orientation par le bas. De même qu’il faut parfois toucher le fond pour pouvoir remonter à la surface, la Loi ne se donne en vérité que dans la catastrophe.

Attention cependant à un contresens possible. Je conçois pleinement que cet orient ne soit pas phallique stricto sensu. Mais il n’est pas pour autant a-phallique, bien au contraire, puisqu’il en fomente l’émergence possible. C’est ce que j’ai tenté de montrer à propos des larmes. La première larme est une érotisation primaire, création d’objet dans un univers où il n’y a plus d’objets. Celui qui pleure est un magicien, un sorcier.

Je ne comprends pas qu’on puisse être psychanalyste sans avoir défié le ciel, et les dieux, c’est-à-dire sans être allé loyalement vers la castration que le commun des mortels évite avec horreur en se pliant aveuglément aux interdits. Autrement dit, il faut en payer le prix le plus cher, c’est-à-dire le plus chair. Ce prix le plus cher, toute notre clinique nous indique que c’est le chagrin d’amour, prototype de la Hilflosigkeit – soit l’état de détresse.

Supposer qu’il y ait une orientation dans le Réel, c’est affronter des questions comme la naissance du pulsionnel. Or cette question me semble être une des plus insistantes dans ce qui préoccupe et germine la culture aujourd’hui. Prenons l’exemple de la musique. À chaque érotique sa musique. Mais la musique dite « contemporaine », c’est-à-dire la musique la plus élaborée, a un statut différent puisqu’elle s’avère être une musique de création, d’émergence, du pulsionnel lui-même. Évidemment, on peut soutenir que ceci aussi, d’une certaine façon, est une sorte d’érotique. Mais j’attire alors votre attention sur le fait que ceci est alors une érotique nouvelle – une érotique qui comporte sa propre émergence.

La préoccupation actuelle dans l’avant-garde en art est de plain-pied dans cet au-delà.

Cette mutation assumée par Lacan a répondu à des exigences cliniques. Je suis convaincu que ça a été son guide.

J’en distingue quelques-unes.

C’est un constat banal que dans nombre de cas les constructions et même les interprétations n’affectent pas le patient. Même si elles sont « vraies »… ça ne fait pas croyance, ça ne fait pas certitude. Mais après tout, pourquoi ? Pourquoi c’est moins convaincant que l’hallucination ou l’expérience de la beauté, par exemple ? Parce que le symbolique pur ne suffit pas. Ce constat revient comme une plainte au praticien regagné par les mirages de l’échange moïque, et il est bon de rappeler sans cesse aux chantres de la psychologie que leurs espoirs sont vains parce qu’ils nient la dimension de l’inconscient.

Une deuxième exigence clinique, c’est la nécessité de lutter sans cesse contre tout ce qui veut rendre coupable le désir de vivre. Je renvoie ici à tous les débats qui ont agité la communauté psychanalytique à propos de la pulsion de mort (« la vie qui ne veut pas mourir », dit Lacan). De sorte qu’une psychanalyse, c’est ouvrir un espace et un lieu où chacun peut se livrer à ce qu’il a de mieux en lui – pas seulement le pire, et parce qu’il y a aussi le pire. Ceci s’oppose point par point à l’illusion pédagogique, et Freud l’avait parfaitement saisi puisqu’il affirmait que l’éducation ne transmet que le surmoi des parents. Ce que nous permettons est plutôt de l’ordre de l’invention. J’ajouterai aussi que cette illusion s’oppose à la mémoire puisqu’elle confond oubli et refoulement. Le terme de « devoir de mémoire » qui s’impose partout, et notamment dans la presse, me semble d’une stupidité et d’une barbarie ahurissante ; la pédagogie, c’est le contraire de la subjectivation. Subjectivation et invention, c’est pareil ; invention, c’est l’autre nom de la subjectivation.


D’une façon générale, une des plus grandes difficultés de l’analyse, c’est de permettre au patient de s’approprier sa cure ; que son analyse lui appartienne. Se trouve ainsi constitué un espace où, si l’on veut, le patient peut entamer un dialogue avec son idéal du Moi qui s’y déploie. Mais je soulignerai surtout la libération des forces du patient quand on assiste, au cœur de cet espace, à son utilisation de l’analyste pour oser. C’est quelque chose de tout à fait singulier ; c’est singulièrement que le patient se mesure aux lois qui l’habitent. C’est vous dire mon extrême méfiance. Trop souvent, la psychanalyse est ravalée à la « bonne loi » et on se fait fort de l’importer dans la vie du patient. Je dis que j’ai suffisamment d’expérience pour savoir que cette déviation est fréquente, sinon banale. C’est ça la psychothérapie dans le mauvais sens du terme. On finit par mettre son savoir, toujours plus ou moins narcissique, au-dessus des savoirs du patient, de ses pensées. Et au-dessus du travail analytique proprement dit.


J’ai été extrêmement ému quand une patiente a pu me dire dernièrement : « Je ne sais pas si ce sont les mots qu’il faut, mais c’est ceux-là que j’ai trouvés. » Vous ne pouvez pas savoir quelle victoire, quelle mutation ça peut être pour cette personne dont le Moi était si rabougri. Avoir pu oser dire ça à son psychanalyste, en quelque sorte quoi qu’il en pense, lui qui est supposé se tenir du bon côté des mots. Bien sûr, il y a une loi là-dedans, mais elle n’est pas commune.


Si j’ai été suffisamment clair, il me semble que tout cela dessine une sorte de strate basique dans une analyse. Il s’agit de trouver son chemin dans le désert, au cœur du désert, et se faire l’analyste de sa propre humanisation. Ceci s’apparente à l’acte d’écrire avant le travail d’écriture, quand écrire est création de la lettre, de la page, ou plus exactement de la lettre comme page. C’est, je crois, une autre façon de dire ce que Lacan avance dans Lituraterre : « L’écriture est dans le réel le ravinement du signifié, ce qui a plu du semblant en tant qu’il fait le signifiant. » Le palimpseste est de structure. Le psychanalyste est alors celui qui prend la main de quelqu’un pour l’accompagner et lui permettre d’apprendre de quoi est fait le rien, le noir, le sans-nom qu’il redoute tant ; peut-être alors est-il comme un chaman ou un Indien, celui qui sait lire dans les choses. Pouvoir faire confiance à quelqu’un qui sait faire ça n’a pas de prix, et ce n’est pas un travail d’apprendre les lois dans les livres, c’est un fruit de l’expérience. Je veux le dire avec force : il faut quand même bien comprendre sur quelle déchirure, sur quelle souffrance, sur quels renoncements repose le moindre concept lacanien. Le comprendre, c’est savoir ce savoir forgé par Lacan comme un savoir vrai – et c’est avec le savoir vrai que vous entendez. Le reste ne vous sert absolument à rien, sinon à rester sourd. C’est pourquoi je rappelle sans cesse d’où venait à Lacan son savoir, de quelle exigence il portait la trace : celle de l’expérience. Comme lui-même le disait à propos de Freud : « Le savoir de Freud, c’est-à-dire son expérience. » Autrement dit, c’est un savoir signé.


Je résumerai la problématique de l’orientation dans le Réel par ce que me disait dernièrement un patient, ramassé dans une formulation très suggestive : « J’ai touché le fond, et après j’ai pu réinitialiser les paramètres. » Voilà bien la difficulté : réinitialiser est nécessaire, mais sur quelles bases ? Sur quelles lois ? En tout cas pas le surmoi, puisque c’est la loi en tant qu’incomprise.

Où va-t-on chercher une loi qui soit crédible ? Pas dans l’Imaginaire, bien sûr ; c’est pourquoi justement il faut ré-initialiser. S’en tenir au Symbolique n’est pas tellement plus assuré, en raison notamment de la religiosité qu’il induit. Il faut donc aller la chercher dans le Réel.

Mais n’importe quel témoignage un peu sérieux nous indique que c’est un trajet d’errance ou d’épreuves – je pense, par exemple, à A. David Neel que je relisais ces jours-ci. Or ça, ce n’est pas possible pleinement pour tous nos patients ; il nous faut donc parfois proposer nous-mêmes des paramètres, ,que nous espérons issus de ce que l’on croit le plus lié à un savoir du Réel – tout en maintenant autant que faire se peut une réserve : la mise en jeu du vide, du rien, constitutif du vrai Symbolique, car le risque d’aliénation aux savoirs de la psychanalyse est considérable.

C’est thérapeutique, mais c’est tout autant politique.

Quand je regarde le monde d’aujourd’hui, je suis frappé de constater dans tous les domaines les effets de la diffusion massive d’une morale de nantis : le tout-sécuritaire ; et j’enrage que la psychanalyse soit devenue si molle à s’y opposer.


Je peux laisser maintenant ces considérations générales pour aborder Lituraterre. Je suis loin de pouvoir vous communiquer toute l’importance que ce texte a pour moi, ne serait-ce qu’en raison des multiples parts d’obscurité qu’il conserve encore malgré mes nombreuses lectures. Je crois, par exemple, qu’il éclaire quelque chose de très difficile dans la théorie du rêve de Freud, que Lacan est le seul, à ma connaissance, à avoir repris. La théorie freudienne comporte une ambiguïté puisqu’elle est double (1). Première version : un contenu latent, le désir inconscient, est transformé en contenu manifeste par le travail du rêve. C’est ce qui est généralement compris par les analystes, et Freud en était fort irrité. Deuxième version : le contenu latent, qui vient du préconscient, est transformé par le travail du rêve, mais le désir inconscient proprement dit se tient au cœur du travail du rêve lui-même, c’est-à-dire au cœur des processus primaires ; le travail du rêve, que notre interprétation doit suivre à l’envers, fait revenir au stade archaïque du langage quand les mots étaient des mots concrets. Nous sentons bien ce que Freud veut dire. Ça ressemble au parler de Dolto avec un enfant quand elle lui parle « avec tes mots à toi », ou ceux de l’image inconsciente du corps, mais la formulation de « mot concret » est une monstruosité sémantique que Lacan va résoudre élégamment par la différenciation entre la lettre et le signifiant. Voilà ce qui est établi par ce texte. Bien sûr, ce sont les deux versants d’une même unité, mais nous avons deux éléments distincts. D’un côté, le signifiant, facteur de la condition littérale ; c’est le champ symbolique, l’espace de la métaphore, qui renvoie à la part symbolique de la fonction paternelle : le Nom du Père. De l’autre, nous avons la lettre, facteur de la condition littorale ; c’est le champ du Réel, plutôt l’espace de la métonymie qui renvoie à la part réelle de la fonction paternelle – ce que Lacan a appelé le père qui nomme, et éventuellement à sa jouissance. Un littoral, ce n’est pas une limite nette, puisque du fait du mouvement des vagues, la frontière n’est pas une simple ligne : on ne sait jamais tout à fait où finit la terre et où commence la mer. Avec le littoral, nous avons affaire en quelque sorte à un fractal de la limite.


Mais lisons le texte lui-même (2). Il s’ouvre par le rappel de l’article que Lacan a placé en ouverture de ses Écrits malgré la chronologie. Pourquoi ? Parce que s’y trouve déployée la distinction entre la lettre et le signifiant qu’elle transporte. Certains effets sont assurés par la seule détention de cette lettre sans qu’il y ait eu connaissance de son contenu – notamment un effet de féminisation pour qui la détient ; nous y reviendrons tout à l’heure. Disons déjà que notre lecture de cette problématique fait résonner l’assertion du Séminaire Encore : « Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses, qui est la nature des mots. » (3)

Ceci va désormais être qualifié par Lacan, en 1971, de situation littorale. Il est frappant que, de même que l’article sur « La lettre volée » ouvre les Écrits, J.-A. Miller ait placé Lituraterre en ouverture des Autres écrits. Cette insistance me semble légitime. Ce texte est une clé de voûte des dernières avancées lacaniennes.


Lacan évoque alors un autre article, L’instance de la lettre dans l’inconscient : « N’est-ce pas désigner assez dans la lettre ce qui, à devoir insister, n’est pas là de plein droit, si fort de raison que ça s’avance [je souligne : ce qui insiste avec la lettre reste en partie inaccessible à la raison ; on comprend que Lacan puisse dire que la lettre fait trou – est-ce le principe de la féminisation qu’elle opère ? – et notamment qu’elle dessine, c’est son statut même, le bord du trou dans le savoir]. La dire moyenne ou bien extrême, c’est montrer la bifidité où s’engage toute mesure, mais n’y a-t-il rien dans le réel [je souligne] qui se passe de cette médiation [de la raison…] ? » Voilà donc l’enjeu. Nous avons affaire dans le Réel à quelque chose au-delà du symbolique qui se passe de la médiation de la raison ; nous retrouvons l’enjeu de l’orientation dans le Réel. Illustration : la frontière… « La frontière certes, à séparer deux territoires, en symbolise [je souligne] qu’ils sont mêmes pour qui la franchit, qu’ils ont commune mesure. C’est le principe de l’Umwelt, qui fait reflet de l’Innenwelt. » C’est tout à fait remarquable, car ça pose la question de l’Autre absolu. Pour ma part, j’ai depuis longtemps fait l’expérience que pour être vraiment à l’étranger, il faut avoir franchi deux frontières – soit mettre un pays tout entier entre sa maison et le pays de l’Autre. Ce qui n’est séparé que symboliquement reste du même, reste relié - c’est, du reste, la séparation cliniquement supportable. Or, une frontière c’est une ligne essentiellement symbolique, même si elle s’appuie souvent sur un réel : une rivière ou une montagne. L’Umwelt fait reflet de l’Innenwelt : il n’y a pas avec le symbolique pur de différence absolue, puisqu’il y a mesure commune. La question de la commune mesure est bien évidemment centrale pour l’analyse. Dirions-nous qu’il n’y a pas de rapport sexuel parce qu’il ne peut pas y avoir de commune mesure ? ou que, s’il y a commune mesure, le rapport sexuel rate de la plus mauvaise façon : par effacement du sexuel ? Le problème de la commune mesure renvoie aussi à la fonction paternelle, puisqu’il signale qu’on ne peut plus la rabattre sur sa seule dimension symbolique (le Nom du Père) et qu’elle comporte dans sa structure la dimension du point-trou. Quoi qu’il en soit, la lettre est bien autre chose que le signifiant : « La lettre n’est-elle pas… littorale plus proprement, soit figurant qu’un domaine tout entier fait pour l’autre frontière, de ce qu’ils sont étrangers, jusqu’à n’être pas réciproques ? » La lettre est la condition de l’autreté.


Ceci posé, Lacan fait alors référence à une expérience personnelle. C’est plutôt rare, et ici tout particulièrement instructif. Il s’agit d’un deuxième voyage au Japon. « Je reviens d’un voyage que j’attendais de faire au Japon de ce que d’un premier j’avais éprouvé… de littoral. Qu’on m’entende à demi-mot de ce que tout à l’heure de l’Umwelt j’ai répudié comme rendant le voyage impossible : d’un côté donc, selon ma formule, assurant son réel, mais prématurément [je souligne], seulement d’en rendre, mais de maldonne, impossible le départ, soit tout au plus de chanter Partons. » Que s’est-il donc passé ? Lacan a fait un premier voyage au Japon, mais c’est un voyage raté. Raté parce que la condition littorale était telle que, même si son corps est parti, sa tête n’a pas pu suivre, elle est restée à Paris à se réjouir imaginairement du futur départ. L’analyse qu’en fait Lacan est essentielle. La condition littorale du premier voyage est mauvaise, non pas parce quelle assure son réel, bien au contraire, mais parce que ce Réel est prématuré – jolie formule qui renvoie aux premiers apports lacaniens. Évidemment, nous nous demandons ce que peut être une telle maturation, et qu’est-ce qui doit mâturer… Nous remarquons aussi que cette première expérience induit chez Lacan l’appel à sa répétition. Alors, poursuivons le récit : « J’avoue pourtant que ce ne fut pas à l’aller le long du cercle arctique en avion, que me fit lecture [j’insiste] ce que je voyais de la plaine sibérienne. » Nous y voilà. Voilà le temps fort de l’expérience de Lacan, et c’est une expérience de lecture – c’est-à-dire d’analyse. Et cette lecture n’aura lieu qu’au retour du deuxième voyage, maturée en quelque sorte dans cette deuxième expérience littorale du Japon. « Seule décisive est la condition littorale [nous retrouvons mon titre de ce soir], et celle-là ne jouait qu’au retour d’être littéralement [passage ici du littoral au littéral] ce que le Japon de sa lettre m’avait sans doute fait ce petit peu trop qui est juste ce qu’il faut pour que je le ressente… [jolie considération vécue sur la dimension de la jouissance et l’au-delà du principe de plaisir – on croirait entendre Diaghilev : un petit peu trop est juste assez pour moi. Je vous renvoie aussi au travail que je vous avais présenté il y a bien longtemps : La fureur de vivre et le peu de réalité (4)]… puisque après tout j’avais déjà dit que c’est là ce dont sa langue s’affecte évidemment. » Il y a donc deux conditions littorales, ou deux niveaux : la condition un petit peu trop littorale qui suscite et permet une lecture digne de ce nom, et la condition trop trop littorale qui fait qu’on reste chez soi dans son imaginaire, et ceci se joue dans le rapport à la lettre : « Sans doute ce trop tient-il à ce que l’art en véhicule : j’en dirai le fait de ce que la peinture y démontre de son mariage à la lettre, très précisément sous la forme de la calligraphie. Comment dire ce qui me fascine dans ces choses qui pendent, kakémono que ça se jaspine, pendent aux murs de tout musée en ces lieux, portant inscrits des caractères, chinois de formation, que je sais un peu [je souligne], mais qui, si peu que je les sache, me permettent de mesurer ce qui s’en élide dans la cursive, où le singulier de la main écrase l’universel, soit proprement ce que je vous apprends ne valoir que du signifiant : je ne l’y retrouve plus mais c’est que je suis novice. »

Voilà donc la situation littorale. Quand la calligraphie est un art, le mode d’écriture est particulier à chaque écrivant, transformé ainsi en auteur. Le caractère tracé peut en perdre son universalité, il n’est plus reconnaissable ; sa dimension de signifiant peut donc en être abolie : lettre pure, Réel du Symbolique ai-je pu dire. En tout cas, notre cher Lacan ne sait plus trop bien ce que ça veut dire ; trop mal ou trop bien écrit, il ne sait plus lire le caractère. Bien sûr, c’est une expérience psychique commune. Nous en trouvons la trace, par exemple, dans l’effet de jouissance produit lorsque nous voyons à l’état d’imprimé un de nos manuscrits. Ou bien, à l’inverse, dans la rage du collectionneur prêt à payer si cher le manuscrit « original » de tel auteur. C’est aussi ce qui est à l’œuvre quand un enfant nous signale son désarroi : « J’avais pourtant bien appris ma leçon, mais je ne comprends rien aux énoncés. »


Pourquoi cette situation n’est-elle plus trop trop littorale pour Lacan ? Pourquoi, au contraire, devient-elle décisive ? Il est difficile, sans autres éléments biographiques, de répondre à cette question. Mais je remarque que la dimension du signifiant n’y est pas abolie. Il dispose d’un savoir suffisant pour au moins départager devant un kakémono sa part de singulier et sa part d’universel, pour savoir suffisamment souvent différencier la façon particulière dont quelqu’un a pu tracer tel ou tel caractère. Mais alors, avec quel fond de savoir peut-on affronter le Réel de la lettre dans sa portée féconde ? De quel type de savoir s’agit-il ? Avec quel type de savoir l’Indien lit-il le ciel, l’animal, ou la roche du désert ? Je laisse la question ouverte, mais vous saisissez, je pense, pourquoi j’affirme qu’analyser c’est lire et que lire est à la fois la chose la plus difficile du monde et, hélas, la plus rare.


Quoi qu’il en soit, parce que la condition n’est plus trop trop littorale, Lacan aura sur le chemin du retour une révélation. « Tel invinciblement m’apparut, cette circonstance n’est pas rien : d’entre les nuages, le ruissellement, seule trace à apparaître, d’y opérer plus encore que d’en indiquer le relief en cette latitude, dans ce qui de la Sibérie fait plaine, plaine désolée d’aucune végétation que de reflets, lesquels poussent à l’ombre ce qui n’en miroite pas. Le ruissellement est bouquet du trait premier et de ce qui l’efface. Je l’ai dit : c’est de leur conjonction qu’il se fait sujet, mais de ce que s’y marquent deux temps. Il y faut donc que s’y distingue la rature. Rature d’aucune trace qui soit d’avant, c’est ce qui fait terre du littoral. Litura pure, c’est le littoral. La produire, c’est reproduire cette moitié sans paire dont le sujet subsiste. » Cette révélation des liens entre la lettre et le signifiant, c’est donc le dépliage de l’opération subjectivante spécifique au parlêtre, liée à l’émergence du signifiant sur son fond de Réel (sa « terre »), l’effacement du trait premier. La rature fait trait et effacement ; la lettre est le Réel de la fonction symbolique du signifiant. L’effet-sujet tient à ce virage, et c’est ce virage que nous permettons par notre acte : « Entre centre et absence [hommage à H. Michaux, je suppose (5)], entre savoir et jouissance, il y a littoral qui ne vire au littéral qu’à ce que ce virage, vous puissiez le prendre le même à tout instant. C’est de ça seulement que vous pouvez vous tenir pour agent qui le soutienne. »


Ce virage est bien la condition de la lecture ; il est lecture. Disons qu’il n’est possible que si l’on connaît et reconnaît infailliblement l’alphabet et la grammaire, qu’un a reste un a, qu’un b reste un b, même si on n’est que novice dans l’apprentissage… tandis que s’opère cette rupture du semblant par excellence qu’est le signifiant à condition d’en congédier la jouissance. Alors, nous pouvons voyager entre la condition littorale et la condition littérale pour permettre à un patient de sortir d’une condition trop trop littorale, et passer à une condition littérale. C’est pourquoi j’avance que nous n’avons pas tant à traiter des « états-limite » qu’à faire stricto sensu de l’analyste l’état-limite lui-même. Au fond, ce que nous appelons le tact ou la bonne distance dans une cure, n’est-ce pas cela : une condition un petit peu trop littorale, « juste ce qu’il faut » – ce qui vérifierait l’hypothèse que le cadre de l’analyse est un dépliage de la fonction paternelle ?

J’en ai presque fini avec cette lecture pour aujourd’hui. Permettez-moi encore de la terminer avec cette sorte d’ouverture que Lacan sollicite de la littérature : « Est-il possible du littoral de constituer tel discours qui se caractérise de ne pas s’émettre du semblant ? Là est la question qui ne se propose que de la littérature dite d’avant-garde, laquelle est elle-même fait de littoral : et donc ne se soutient pas du semblant, mais pour autant ne prouve rien que la cassure, que seul un discours peut produire, avec effet de production […]. Une ascèse de l’écriture ne me semble pouvoir passer qu’à rejoindre un “c’est écrit” dont s’instaurerait le rapport sexuel. » Comment ici ne pas évoquer le travail d’une d’entre nous, Claude Maillard ? Et je pense qu’il y a beaucoup à méditer sur les différences de conditions littorales qu’elle agence tout du long de son œuvre, entre Pommiers de Sodome et Machines vertiges, par exemple.



Ce que je veux vous dire ce soir à propos de la loi pour le psychanalyste, ce que je veux vous proposer comme la seule formulation recevable concernant notre loi pour la pratique, c’est ceci : juste ce qu’il faut de Réel pour faire consister le Symbolique. Ce serait ça, le vrai titre de ma conférence.

À mon avis, une analyse qui ne mène pas à cela n’est pas terminée. Ce qui y mène peut être une transgression , ce genre de transgression banale dans nos milieux : rencontrer son analyste dans la rue, à un congrès, ou parfois dans un dîner – c’est-à-dire hors du cadre de la cure. Il me semble que ce qui se passe alors peut être assimilé à un changement d’angle de vue dans le dispositif du stade du miroir. À certaines conditions, ce type de transgression est nécessaire pour évincer une fétichisation du symbolique. Dans ce cas, la transgression entretient la loi symbolique. Elle assure, elle arrime le symbolique du Nom du Père sur le Réel du père nommant. C’est peut-être ça qui faisait dire à Lacan que la loi, c’est le désir du père.

Ce « juste ce qu’il faut de réel », c’est ce que j’ai appelé « quelque chose en signe de rien » – soit ce que ma première analyste, Irène Roublef, avait agencé en écho à mon désarroi devant le constat de mon identification à elle dans les vrais débuts de ma pratique d’analyste. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas faire autrement que de focaliser le sacré sur une consistance quelconque. Les humains ne sont pas appareillés pour s’orienter dans tous leurs clivages et les supporter. Il leur faut un petit reste d’idolâtrie…

Le bon analyste, c’est celui qui a un savoir plein de cette consistance du symbolique. C’est ce que j’ai appelé le « corps des larmes », parce qu’il faut passer par le Réel du Symbolique pour aller au Symbolique du Symbolique – c’est-à-dire consentir au vrai-semblant. Bien sûr, il y a un col à franchir : c’est la douleur d’exister.

J’affirme que si ceci a été effectué dans une cure, ça doit être authentifié par l’analyste. Cette interprétation doit être faite quand le temps en est venu, sinon l’analyse se retourne contre elle-même : le sinthome est rabaissé en symptôme, ce qui n’est pas sans danger. Quand doit-elle être faite ? Quand est rencontrée et traversée la fonction de la parole en tant que telle, soit ce que Lacan a appelé la psychanalyse en intension. Elle n’est pas saisissable en elle-même, seulement dans ses extensions réelles, symboliques et imaginaires. Pour permettre quand même d’en saisir quelque chose, je dirai, pour imager cette psychanalyse en intension : quand a été perçu le secret de l’« à voix haute », soit ce qui s’effectue psychiquement du seul fait de parler à haute voix vers l’Autre, avec ce qui en revient à vos oreilles extérieures.


Il me semble qu’aujourd’hui, avec le recul du temps, on peut saisir plus nettement ce que Lacan aura fait à la psychanalyse. Parmi ce qui m’est tout particulièrement un bienfait dans son œuvre, je veux insister sur le fait qu’il n’aura cessé de miner ce qui est établi – y compris de subvertir ce qu’il a lui-même avancé. Du même coup, toute norme est dérisoire, ce qui du reste résume bien sa position quant aux garanties factices programmées pour l’analyse dite didactique. Plus de suffisance, pas même de suffisance théorique, qui dispenserait d’analyser.

Je vous en donne un exemple. Il s’agit de la castration primaire, que Lacan appelle circoncision psychique dans son commentaire de l’analyse d’un patient d’Ella Sharpe (6). Dans le Séminaire sur l’Angoisse (7), il montre la dimension fondamentale de la castration primaire, opérée par la cure après que Lucia Tower ait réaxé sa relation au désir de son patient : la recherche du vrai objet du désir s’épuise, il fait son deuil de trouver chez sa partenaire son propre manque ; il croyait chercher un objet, mais il cherchait sa transe. Tout est bien qui finit bien ! Le gars a maintenant accès au désir. Seulement, Lacan ajoute immédiatement quelque chose qui rabat notre enthousiasme, une formule particulièrement savoureuse : désormais cet homme va pouvoir entrer dans la « comédie œdipienne », « on va pouvoir commencer à rigoler : “c’est papa qui a fait tout ça !”… » – bref, « on va jouer la comédie de la loi ». Évidemment, c’est plus facile à vivre que la tragédie, mais vous constatez que Lacan retire toujours le tapis sous les pieds de celui qui croit pouvoir pantoufler en suffisance, comme s’il n’était plus lui-même en difficulté avec son propre inconscient. Cette formule de « comédie de la loi » est ici le principe d’un retournement, et ce genre de retournement est la base de la rhétorique lacanienne.

Lacan, c’est une fabrique de retournements. Cet ensemble de retournements dessine sûrement une mutation, quelque chose de simple que j’approche parfois avec une grande clarté, et qui ne cesse pourtant de m’échapper. En tout cas, c’est un homme qui n’a pu se satisfaire d’une certaine connerie de la névrose. C’est peut-être une affirmation tragique, mais c’est une affirmation d’une grande portée clinique, car pour certains patients il faut aller chercher très loin – dans le Réel – quelque chose qui ne serait pas indéfiniment retournable ; dans le Symbolique, ça ne suffit pas. Je pense que c’est ce que Lacan montre avec la structure de la frontière dans Lituraterre : le Symbolique pur se retourne.

À défaut de cet éclair qui en formulerait simplement la résultante, on peut faire la liste de ces grands retournements lacaniens :
• Tout d’abord, et c’est peut-être le plus déterminant, la confiance au transfert, qui en perd enfin sa connotation péjorative. Elle a pour corollaire un changement de dénomination : on n’est pas tant analysé qu’analysant.
• La place prépondérante de la dimension de l’œuvre, même la plus triviale, dans les processus de subjectivation, comme en témoignent l’exigence d’un « savoir crû en son propre », puis la notion de suppléance.
• L’extension à la psychose du prototype dit normal du psychisme : « inclure la possibilité de la structure psychotique dans la définition du sujet » (8), « l’approche de la psychose interdit les déviations de la psychanalyse » (9).
• La rectification d’une déviation théorique n’est pas théorique elle-même, c’est fondamentalement une expérience subjective. Par exemple, cesser de proposer son Moi comme modèle n’est pas tant l’effet d’une meilleure conceptualisation de la cure, que d’avoir subjectivé la mort (10).

L’établissement de la différence des sexes ne se fait plus seulement sur la fonction phallique, mais également sur un au-delà repéré sur le Réel de la jouissance.
• Passage de la notion de psychanalyse didactique à celle de psychanalyse pure, c’est-à-dire recentrage sur ce qui se dévoile plutôt que sur ce qui est appris. Avec pour conséquence un autre retournement : il s’agira moins de définir, dogmatiquement ou non, ce qu’est une psychanalyse, que de savoir ce qu’est un psychanalyste. Quelle qu’en soit sa forme apparente, « la psychanalyse, c’est le traitement attendu d’un psychanalyste » (11).
• Enfin, révolution dans l’appréhension de la fonction paternelle : le Nom du Père comme supplémentation… Fin de l’idéologie œdipienne.

Cette liste n’est pas exhaustive… Quel travail ! Quelle chance nous avons eu d’être pris dans ce mouvement de pensée et d’analyse inspiré autant par les nécessités cliniques que par les mutations contemporaines. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit bien de prolongements de l’œuvre de Freud, afin que la psychanalyse reste la psychanalyse.

Lacan, c’est une sorte d’accélérateur spatial. Les engins que nous envoyons dans l’espace doivent profiter de la proximité d’une planète pour relancer leur course plus loin encore. Lacan aura eu cette fonction pour la psychanalyse ; espérons qu’elle rencontrera d’autres planètes énergisantes…



J’en viens maintenant au retournement qui concerne la Loi, puisque c’est ce qui nous importe aujourd’hui. Ce retournement a un nom, c’est l’au-delà de l’Œdipe. Avec ça, Lacan a poussé très loin la question de la Loi pour le psychanalyste. À vrai dire, ça fait belle lurette que la solution œdipienne, « à la papa » si j’ose dire, ne tient pas le coup pour répondre de la modernité.

Que fait Lacan ? D’une part, il subvertit la sacro-sainte loi œdipienne, socle de la psychanalyse, en proposant une nouvelle formulation : il n’y a pas de rapport sexuel. D’autre part, d’un même mouvement, il focalise la psychanalyse de l’analyste non plus sur des lois ou des règles, mais sur le désir. Ce qui est prépondérant, c’est le désir de l’analyste. On va se repérer sur le désir (de l’)analyste plutôt que sur la Loi dans l’analyse.

Bien sûr, le désir et la loi sont les deux versants d’une même barrière : barrer l’accès à la Chose. Mais ce n’est pas du tout pareil de saisir pragmatiquement la fonction analytique par l’une ou par l’autre. Attraper les choses par le biais du désir est une façon à la fois plus subjective, plus sûre (je veux dire transmissible) et plus humaine, puisqu’elle écarte les mâchoires du nécessaire sans céder à la niaiserie.

Ce double mouvement est décisif. Mon hypothèse est que c’est exactement la même chose pour Lacan. Ce faisant, il dit ce que dit Freud, mais en tenant compte d’une nécessité nouvelle ou renouvelée : il faut le Réel de la fonction symbolique – la rationalité liée au signifiant, la fonction métaphorique du Nom du Père ne suffit pas. Il y faut la fonction métonymique liée au Réel du père nommant, l’infini de la densité pure – le point trou. Et ici je retrouve, au cœur même du dépliage de la fonction paternelle, ce paradoxe sur lequel je ne cesse de buter, puisque c’est ce que nous pourrions aussi bien appeler la fonction féminine de l’analyste.



Quoi qu’il en soit, pour l’homme Lacan, ce qui s’est énoncé comme loi du désir de l’analyste, c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

Je ne sais pas quel est l’avenir d’un tel aphorisme dans un monde qui, si l’on en croit ce que disait Atlan l’autre jour au journal Libération, se dirige vers une disjonction totale de la sexualité et de la procréation. Ce que je sais, c’est qu’il ne faut pas faire aujourd’hui de cette loi une loi de plus à appliquer de façon désubjectivée comme des perroquets. Si elle peut avoir une quelconque portée, elle aussi, c’est que c’est une loi qu’on découvre.


Ma question est donc la suivante : sur quoi repose cette certitude comme un intolérable destin que rien, jamais, ne peut nous débarrasser de la fonction
d’analyste ? Qu’est-ce qui arrime cela ? Qu’est-ce qui l’assure ? Le désir de l’analyste. Ce désir ne se transmet pas directement ; du reste, il était plus ou moins là chez votre analyste. Il n’est pas transmis de quelqu’un à quelqu’un d’autre, il est le savoir transmis par une expérience. Ce désir repose sur une certitude, une certitude tragique. Je crois avoir saisi où ça tenait pour Lacan. Il me semble qu’il a fini par en produire la métaphore la plus rapprochée avec l’aphorisme « il n’y a pas de rapport sexuel ». Cette métaphore est la sienne. C’est ce qu’il pouvait en dire pour lui comme analogon de ce que de la fonction analytique on ne peut se dédire. Jamais. Aucun chant des sirènes ne soulagera le psychanalyste de ce savoir. Nous pouvons ici évoquer le soupir de Lacan, son impossible attente de pouvoir faire de l’Autre pour lui après avoir voué sa vie à faire de l’Autre pour l’autre.

D’où lui venait cette certitude ? Forcément du « contraire »… d’un contraire qui ne serait pas le contraire. C’est pourquoi Lacan est l’homme des retournements et des oxymores. Pour que ce soit un savoir vrai, je suppose qu’il aura fallu que ça ait raté, mais au plus près, pour que la conviction en soit désormais inattaquable. Cette formule de Lacan n’est donc pas le refrain dogmatique qui conforte une position déloyale : comme Ulysse, par exemple, s’attacher au mât pour faire peu de cas, cyniquement, de l’Autre jouissance. Et ça donne une idée un peu vertigineuse de ce qu’il aura fallu mettre de sa vie dans sa psychanalyse.

Je ne vois pas de limites prescriptibles à ce que l’on peut imaginer comme fin de l’analyse pour quelqu’un qui a accepté d’être le psychanalyste de quelques autres.



Références bibliographiques
1-  Sur ces questions, cf. notamment les 10e, 11e et 13e Conférences d’introduction à la psychanalyse de Freud.
2- Je précise qu’il s’agit de la version publiée en octobre 1971 dans la revue Littérature,n°3,« Littérature et psychanalyse ».
3- Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, p. 68
4- Conférence au Cercle Freudien le mercredi 16 novembre 1988.
5- « Entre centre et absence », texte et dessins de 1930, in Plume précédé de lointain intérieur, Œuvres complètes, t. I,   Paris, La Pléiade, p. 559 et 677.
6- In Le désir et son interprétation, séance du 28 janvier 1959.
7- Séance du 27 mars 1963.
8- Séminaire, séance du 2 mai 1961.
9- Séminaire, séance du 15 février 1956.
10- In « Variantes de la cure-type », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966,p.357.                                            
11- In « Variantes de la cure-type en 1953. Repris dans la séance du 14 janvier 1970, Le Séminaire, livre XVII,« L’envers   de la psychanalyse », p. 59.


 


                             





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