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Peut-on réduire l’analyse à son ultime ? Olivier GRIGNON Samedi 31 mai 2008 --- 11e Rencontres de la CRIEE « Expériences de la folie »
Il est tard, il aurait mieux valu que ce que je vous propose soit un peu léger, mais je crains que ça ne soit pas possible. Ce n’est pas possible parce que j’ai pris très au sérieux l’argument très travaillé, très subtil aussi, de ces journées ; et j’ai pris encore plus au sérieux l’intitulé de ce colloque : « Expériences de la folie ».
Je vous en fais un bout de lecture. Deuxième paragraphe : « Enjeu d’une analyse infinie qui se relance à chaque rencontre transférentielle pour peu que le psychanalyste, le thérapeute s’y prête. » Admirable. Quelle délicatesse. Ces choses sont dites tout à fait gentiment, et pourtant c’est une bombe. « Pour peu que le psychanalyste, le thérapeute ». Évidemment, il manque un mot ; je traduis : « Pour peu que le psychanalyste, c’est-à-dire le thérapeute ». Je suis assez d’accord avec ça parce que si les psychanalystes ne sont pas des psychothérapeutes, je me demande bien ce qu’ils sont. Si les psychanalystes ne sont pas des psychothérapeutes, je me doute un peu de ce qu’ils seraient : ce que Freud appelait des « pasteurs d’âme ». Donc je suis tout à fait d’accord avec ce qui est si finement indiqué là dans cette phrase qui se termine ainsi :« Autrement dit qu’il soit prêt à se découvrir en traversant les résistances nombreuses qui obturent ce mouvement. ». Et plus loin dans l’argument, et là je passe directement à ce qui va être l’objet de mon propos, nous pouvons lire ceci « : il s’agirait plutôt de relancer sans cesse une traversée de ce qui, au plus intime de chacun, fait obstacle ou empêchement à la rencontre. »
Voilà ce que je vise dans ce que j’aimerais vous transmettre cette après-midi. Je précise que je mets mon propos à l’abri d’une très jolie phrase que j’ai entendue ce matin d’Hervé Bokobza qui nous a dit « il ne faut pas se laisser arracher à sa langue ». Pour la psychanalyse, c’est déjà foutu.. Les signifiants de la psychanalyse courent absolument partout et on se demande s’ils ont encore le moindre rapport avec ce qu’est la psychanalyse. Mais comme je suis quelqu’un de particulièrement obstiné, je vais essayer de faire que la psychanalyse ne se laisse pas arracher sa langue.
Mon titre mérite une petite explication. Ce que j’appelle « l’ ultime », et je vais essayer de le déplier pour vous, c’est un basculement. Je pense qu’il y a eu, opéré par Lacan, un basculement dans la psychanalyse, un changement de paradigme, une révolution ; appelons ça comme on veut, de toute façon c’est inexact. C’est inexact, mais c’est très facile et très nécessaire de formuler les choses ainsi pour saisir quelque chose qui s’est opéré à un certain moment. Ce n’est pas tout à fait exact parce que je suis convaincu que cette bascule, dont je vais vous montrer les trois temps que, là encore plus ou moins arbitrairement, j’ai repérés, ou plutôt choisis, étaient là depuis le début ; ça a toujours été là pour lui, et ça n’a rien d’étonnant puisque Lacan est venu à la psychanalyse par la psychose. Ça c’est quand même une entrée très particulière qui, à mon avis, signe une différence absolument fondamentale avec beaucoup d’autres penseurs de la psychanalyse.
J’insiste beaucoup parce qu’au moins en établissant, même faussement, qu’il y aurait eu une coupure épistémologique – ce qui est absolument faux, il n’y a aucune coupure épistémologique, mais au moins pour arrêter un peu la pensée – ça a le mérite de trancher avec le fait que, trop souvent, on s’arrête au Lacan des premiers séminaires. C’est celui-là que le plus souvent on prend en compte, et je vous en donne un exemple : j’ai été très surpris dans un atelier hier après-midi d’entendre cette chose qui m’a semblé quand même incroyable : la psychanalyse ne prendrait pas en compte le sujet d’avant le langage. C’est quelque chose qui m’a laissé pantois, parce que si c’est le cas je me demande bien ce qu’on fait de Dolto, ce qu’on fait de Lacan, et de tant de praticiens, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils se sont sacrement coltinés avec le sujet d’avant le langage.
Pour Dolto, c’est évident, je vais donc essayer de vous le démontrer chez Lacan. Cette bascule, ce tournant, je les situe plus ou moins arbitrairement entre les années 1964 et 1968. Là, non seulement ce qui était latent chez Lacan va se montrer, mais ça va se démontrer. Qu’est-ce que c’est ? Comment nommer ce tournant ? Je l’appellerai – là encore plus ou moins proprement – la psychose comme normalité. Voilà ce qui à ce moment-là devient le nouveau paradigme. Je dirais que bien entendu, c’est comme ça pour Lacan. J’avance qu’à partir de ce moment-là, Lacan nous enseigne et théorise à partir d’un espace où la psychose est sa normalité.
Bien sûr, c’est tout à fait mal dit. Il faudrait le dire de façon plus prudente ; plus exacte peut-être.
Il s’agit pour la psychanalyse de s’inspirer, et même de camper, sur ce que j’avais appelé dans Le corps des larmes « les savoirs de la psychose ». Non pas les savoirs sur la psychose, les savoirs de la psychose. Comment est-ce possible une chose pareille ? Comment est-il possible que soient tissées théorisations et pratiques pour s’appuyer ce que j’ai appelé les savoirs de la psychose ? Pour cela, il faut y être préparé par sa psychanalyse, parce qu’il est tout à fait nécessaire d’être débarrassé des préjugés du moi, du surcodage, de la surestimation des privilèges exorbitants et aliénants de l’imaginaire narcissique, et surtout être à peu près au clair sur ses désirs inconscients, parce que sinon les psychotiques ne vous ratent pas.
Oury le disait hier en référence au narcissisme originaire ; on pourrait tout à fait reprendre la métaphore qu’il a utilisée ce matin du « centre de gravité » – un psychotique, il sait tout à fait où vous en êtes par rapport à vos centres de gravité. C’est pourquoi il faut que l’analyse du thérapeute ouvre ses oreilles à un consentement aux savoirs de la psychose. Ce que j’ai appelé le « changement de paradigme », c’est la possibilité de se glisser dans un champ transférentiel avec un patient psychosé, où le praticien, que je préfère appeler l’homme de l’art – et là je vous cite une phrase de Lacan – « se présente lui-même comme la substance dont il est jeu et manipulation dans le faire analytique » ( 17 janvier 1968 ). Quand on est soi-même ce avec quoi on travaille et ce qu’on propose dans le travail, il vaut mieux avoir revisité pas mal de choses. Il vaut mieux avoir mené sa psychanalyse assez loin pour pouvoir faire ça sans une double casse : la casse du patient mais aussi la sienne propre. Et du reste, Lacan le répète à l’envi : ce qu’il propose là est extrêmement dangereux.
Il faut donc s’avancer et se proposer comme ça, là où certains « psychanalystes » pensent que ce n’est plus de la psychanalyse. Qu’est ce point ? Je m’appuierai pour l’éclairer sur Marguerite Duras. Je trouve tout à fait remarquable ce qu’elle a agencé dans Hiroshima mon amour. Pourquoi ? Parce que dans Hiroshima mon amour, elle propose que le trauma de l’amour permette de symboliser le trauma de la bombe. Il y a un échange. C’est comme si le trauma de l’amour, plus structurel – ce qui ne veut pas dire qu’il est moins douloureux, bien au contraire –pourrait fonctionner comme une sorte d’échangeur permettant ce qui se dit à la fin du scénario quand l’homme et la femme se retrouvent dans la gare de Tokyo : « notre histoire était racontable ». En effet, jusque-là, elle ne l’était pas. Bien sûr, c’est une métaphore.
Comment avancer cela en restant ce que j’appelle psychanalyste ? Ce que j’appelle psychanalyste, ce n’est pas du tout être estampillé psychanalyste. Ce que j’appelle être psychanalyste, c’est avoir produit l’acte psychanalytique. Mais la plupart du temps, hélas, ce ne sont pas les psychanalystes qui font ça, ce sont des infirmiers, ce sont des éducateurs. À mon avis, pour Lacan, c’est assuré par la Passe, et la thèse que je défendrai concernant la Passe, c’est que ce que j’appelle « l’ultime » tend vers un art du clivage et pas du faire-semblant.
A mon avis, il y a trois temps ; trois temps tout à fait intriqués, qui vont témoigner des passages de Lacan dans l’univers de la psychose produit comme la normale.
Le premier temps, pour moi, c’est 1964, Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse, et ce coup de force ahurissant effectué par Lacan et Leclaire à partir de son Poor(d)j’e-li. Ce coup, c’est d’apporter avec ce Poor(d)j’e-li l’instance de la lettre, à entendre comme la part non signifiante du signifiant. On pense toujours à la part signifiante du signifiant, mais là il s’agit du matériau même du langage.
Pour en prendre un exemple qui rende ça perceptible, je reprendrai l’exemple magnifique que prend Lacan chez Claudel. Dans la trilogie, Sygne de Coûtfontaine s’appelle ainsi parce que Claudel l’a décidé. Mais figurez-vous qu’il a fallu fondre un caractère d’imprimerie particulier car il n’existait pas l’orthographe prévue par Claudel, c’est-à-dire que le « û » de Coûtfontaine devait avoir un circonflexe, et il n’existait pas de « u » avec le circonflexe. Ça enchantait Lacan, cette histoire-là, parce que pour Claudel, il n’était pas question qu’on publie son livre sans l’écriture qu’il avait proposée. Or, au niveau de la signification, ça ne change absolument rien. Qu’il y ait ou pas l’accent sur le « u », Coûtfontaine veut dire Coûtfontaine. Donc il y a quelque chose de subjectif qui ne tient absolument pas à la signification du signifiant, mais qui tient purement et simplement à la lettre. Lacan en tirera un de ses derniers articles, Lituraterre , où il énonce que « Seule décisive est la condition littorale » - qui n’est pas la condition littérale, qui n’est pas la signification.
Cette avancée de Leclaire parrainée par Lacan, a produit au séminaire une stupeur complète. On en a des témoignages. C’est dans le cadre du séminaire fermé où Lacan avait demandé aux uns et aux autres de produire un petit quelque chose en écho à ce qu’avait apporté Leclaire . Un certain nombre de personnes s’y mettent. Du coup, on peut lire ce que ça a donné en écho : une incompréhension totale. Leclaire avait dit que c’était un fantasme inconscient originaire, que c’était du primaire. Alors les uns disent : est-ce que c’est du primaire ? est-ce que c’est du secondaire ? Lacan dit : c’est un nom propre. Etc. À mon avis, il y a deux personnes qui ont entendu ce que Leclaire et Lacan avançaient là. Ca ne vous surprendra pas, nous avons les mêmes références avec Patrick Chemla, ces deux personnes sont Octave Mannoni et Jean Oury.
Il est tout à fait exact que pour Leclaire et pour Oury, ce qu’ils vont appeler « fantasme » n’est pas du tout la même chose, mais ça n’a vraiment aucune espèce d’importance. Ce qui est important de constater dans la réplique qu’Oury fait à Leclaire, c’est que c’est pourtant de la même chose dont ils parlent. Jean Oury récuse le terme de « fantasme » utilisé par Leclaire ; pour lui le fantasme c’est autre chose, et il propose à la place Gestalt-phonématique. Je n’ai pas du tout envie de discuter ça, je veux simplement vous faire remarquer qu’ils sont bien sur la même longueur d’onde parce qu’ils ont entendu que ce qui était en jeu dans le tournant de ce séminaire, c’est l’entrée dans le langage de l’infans, du sujet du pré-langage, son entrée dans le langage et donc les tout débuts de la subjectivation.
Tout ceci amène Lacan au cours des séminaires à produire un concept éminemment dangereux et éminemment nécessaire, qui est celui d’inconscient structural (13 janvier 1965). L’inconscient structural est quelque chose qui ne dépend donc pas de l’histoire singulière d’un patient ou des contingences de cette histoire-là. Attention. Comme je vous l’avais fait remarquer avec Coûtfontaine, ça rend compte par contre de ce que Lacan appelle d’une très jolie façon « la valeur émouvante du signifiant ». Et ça témoigne que nous sommes là en train de passer de la signification métaphorique au sens qui, lui, est poétique, car ce n’est que dans l’effet de sens que se trouve une présence du sujet. Mais vous voyez pointer l’utilisation qu’on peut faire de cet inconscient structural : plus d’historique, plus d’histoire du patient, plus de notion de guérison, on campe sur les universaux, et si on tient les cures dans cet espace-là, et que le patient s’y abîme, c’est qu’il n’était pas fait pour la psychanalyse ! Donc nous voyons déjà une première occurrence où on ne peut certainement pas résumer l’analyse à son ultime. Du reste, Lacan dit : c’est à la fin de l’analyse. Mais il semblerait que les hordes lacaniennes ont pris ça tout à fait autrement et en font une sorte de résumé de ce que devrait être une psychanalyse.
Lacan dit que ça s’impose cliniquement pour rendre compte de ce qui s’aperçoit dans les cas cliniques où ce ne sont pas les effets de signification qui dominent. Il s’en sort comme il peut, il dit ça comme ça à l’époque. Il y a des cas où ce ne sont pas les effets de signification qui dominent, mais plutôt ce qu’il appelle le « non-sens ». Bien sûr, le non-sens n’est pas du tout l’insensé. Le non-sens ou l’effet de sens, c’est le bon mot, c’est la blague, l’histoire drôle. Si elle vous fait rire, c’est évidemment parce qu’on ne vous l’explique pas. Il y en a qui racontent très mal les bons mots : ils vous les expliquent… moyennant quoi vous n’avez pas la place pour rire. C’est justement dans ce passage-là, dans cet effet de sens que se trouve l’effet-sujet. Lacan ajoute que c’est pour les cas où l’oubli des noms propres prédomine. Je laisse ces indications de côté, c’est juste pour montrer qu’avec Lacan nous sommes passés déjà à autre chose que la névrose dite ordinaire. Là, ce qu’on y rencontre, ce n’est plus la signification mais la lettre, c’est-à-dire la structure même du support, la matérialité du langage.
Donc, de ce premier temps, deux conclusions. Premièrement, vous voyez que nous sommes strictement, point par point, opposés à la psychologie. Nous sommes vraiment dans un discours de guerre contre la psychologie. Et ça, je suppose que ça rend compte de vos toutes premières impressions dès que vous avez rencontré des fous – ce qu’on appelle des fous –, c’est-à-dire que ce que vous aviez pu apprendre où que ce soit, à la fac, n’importe comment, n’importe où, à chaque fois que vous avez voulu donner de la signification, vous vous êtes cassé le nez ; très rapidement vous avez compris que ce n’était pas du tout par des explications qu’on pouvait passer. La signification est un échec.
Mais il y a une deuxième conclusion qui me semble encore plus radicale pour étoffer ce nouveau paradigme. C’est que Lacan nous dit qu’à ce niveau-là vrai veut dire réel. C’est incroyable ce qu’il ose dire là. Je ne sais pas si vous vous rendez compte : le vrai serait le réel. Mais qu’est-ce que c’est alors ? Pourquoi pas l’hallucination ? Donc le vrai a partie liée avec le réel, c’est-à-dire avec quelque chose qui évoque la psychose. Donc il me semble légitime de dire que, pour Lacan, nous sommes maintenant, insensiblement, à partir de cette année 1964, transportés dans un espace où il témoigne que la norme ça n’est plus la névrose, c’est la psychose. Nous sommes descendus à un étage, à l’étage du support même, à l’étage du réel du symbolique, non plus le symbolique, et là nous donnons raison à la folie.
Deuxième temps, qui est une conséquence de ce changement de strate, c’est la Passe. Trois ans plus tard, en 1967. C’est compliqué mais il faut dire deux ou trois choses de base. La Passe, c’est un moment d’une analyse quand elle s’avère être une analyse d’un analyste, où s’opère ce que Lacan a appelé le « désêtre du sujet supposé savoir ». Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que si le transfert s’instaure, il s’instaure sur un sujet supposé savoir, mais il y a un moment de la cure où, sous l’effet d’une réitération de la castration – mais ça, jamais personne n’en parle, je ne sais pas pourquoi – l’analyste va chuter de cette place-là. Et non seulement l’analyste va chuter de cette place-là, mais il va se produire qu’il n’y a plus de sujet supposé savoir possible, plus du tout.. Il n’y a plus ce grand manitou, il n’y a plus ce grand savant, c’est fini. Plus personne ne peut tenir cette place de sujet supposé savoir. Et plus encore, l’analyste qui incarnait cette place de sujet supposé savoir, il serait, aux dires de Lacan, devenu l’objet a. Ca mérite quand même que j’en dise un petit mot.
Cliniquement, on peut le dire de façon assez simple. À un moment, il peut arriver que quelqu’un constate que ce qu’il fait depuis le début de sa cure, ce processus très dur, très intelligent, très compliqué, avec des significations, etc… bref tout ce travail analysant, au bout du compte, ce n’était rien d’autre que de nourrir Moloch, ce n’était rien d’autre que de donner à manger à cette énorme bouche dévorante qui réclamait de lui – ou, à l’inverse, parce que la pulsion c’est dans les deux sens, venir au fil de toutes ces années se nourrir à cet objet-là. Vous vous rendez bien compte qu’à cette strate de la cure, on est dans une sorte d’embarras puisque ce qui est dit alimente le symptôme. La cure elle-même est devenue le symptôme. Si on continue le travail de la même façon, de donner de la signification, etc., alors que justement on est en train de constater que tout cela, au point où on en est, ce n’est rien d’autre qu’une mise en acte transférentielle du fantasme fondamental, cela devient une façon d’entretenir le symptôme, alors qu’il s’agit plutôt maintenant de désamorcer la machinerie. Là j’ai pris l’exemple de l’objet oral, mais ça peut être les autres : la voix, le regard, la merde. A ce niveau-là, il y a quelque chose de la fin de partie, c’est un ultime de la cure. Elle prend fin pourquoi ? Parce que la cure classique est devenue elle-même le symptôme.
Pour donner une petite mesure de cet ultime, Lacan le résume en disant : « Pour le psychanalyste, le grand Autre se réduit à l’objet a. » Je ne trouve pas du tout que ça soit rassurant ; je pense que c’est potentiellement un cataclysme, c’est-à-dire que vivre sans Autre serait une chose extrême et vraiment inconfortable. C’est scabreux. Vraiment, vous voyez que je traite le thème : expérience de la folie, mais induite par la psychanalyse.
Troisième temps : on en finit avec ce qu’on croit être les positions de la psychanalyse, celles qui sont répétées tout le temps, puisque là c’est le coup de grâce. En 1968/69, on assiste au trouage de la catégorie du symbolique, avec une relativisation de l’œdipe (pensé maintenant comme un rêve de Freud ) et le père comme auteur de la loi, et aussi la mise au premier plan de la dimension de la jouissance. Le grand Autre n’est plus du tout, à partir de ce moment-là, le lien où s’assure la vérité. Jusque-là, c’était tranquille : on avait le grand Autre là-bas, le trésor des signifiants, le père qui fait la coupure symbolique, et le message validé par le code lui-même ; tout ça marchait très bien. Mais Lacan s’invite dans un autre monde, et à mon avis c’est celui qu’ouvre la prise en compte de la part non signifiante du signifiant, c’est-à-dire la question du matériau lui-même du langage, avec la référence à la poétique. L’interprétation analytique passe par le poétique ; ça ne veut pas dire que c’est de la poésie, mais sa structure opératoire est celle de la poétique.
Voilà quelques citations pour vous montrer que je ne truque absolument pas Lacan. Certes, c’est ma lecture, mais c’est quand même ce qu’il dit, alors qu’on fait dire aujourd’hui encore strictement le contraire à Lacan. Il le dit en décembre 1968 : « Le point où le sujet se signifie comme sujet » – le point où le sujet se signifie comme sujet, c’est le point où, lorsqu’on a dit : « Je passe la parole à Olivier Grignon », je me doute que c’est moi ; c’est moi, même si je sais que ce n’est pas moi : c’est quand même moi, je peux me reconnaître comme étant « Olivier Grignon ». Il y a quelque chose qui fait que comme sujet, je peux me signifier comme sujet. On pensait jusque-là que ça ne tenait qu’à la fonction symbolique avec le grand Autre, mais il nous dit le 4 décembre 1968 : « Le point où le sujet se signifie comme sujet est extérieur à l’univers du discours. » Surprise. Et c’est tellement extérieur à l’univers du discours qu’il a déjà précisé ceci le 13 novembre : on ne peut se saisir soi-même comme sujet qu’en passant par l’objet a, c’est-à-dire l’objet de la pulsion, l’objet totalement troué, non spéculaire ; l’objet de la pulsion en tant que réel. Vous voyez qu’on ne campe plus là sur le grand Autre comme lieu de la vérité. Là maintenant d’où parle Lacan, c’est un lieu où il nous dit : « Nulle part dans le grand Autre peut être assurée la consistance de la vérité, c’est l’objet de la pulsion qui en répond. » Vous voyez que stricto sensu, nous sommes passés au titre de son séminaire de cette année-là : D’un Autre à l’autre. D’un Autre à l’autre, c’est ce changement de paradigme. Voilà la bascule. Lacan a changé de monde, et ce monde-là est celui de la psychose. Ça n’annule évidemment pas pour Lacan le monde d’avant, celui qu’on dit normal. Il est comme Freud : il n’abandonne jamais rien, il maintient tout, ce qui fait que la structure normale, c’est la Verleugnung. Du reste, à propos de la Passe, j’ai trouvé la formule écrite exactement comme ça. Il dit que l’analyste, son acte, c’est de soutenir le transfert, donc il doit y avoir chez lui un acte de foi dans le sujet supposé savoir ; seulement en même temps, il vient de constater que s’il est analyste, il ne peut pas y avoir de sujet supposé savoir. On pourrait croire que l’analyste est un petit malin, un malicieux qui va faire semblant. Pas du tout, nous dit Lacan, c’est une véritable Verleugnung, c’est un clivage, c’est-à-dire que l’analyste doit être clivé par rapport à cette chose-là.
Donc nous sommes passés d’un Autre à l’autre. Du même coup, peut-être y a t-il des effets de Verleugnung là aussi, puisqu’il y a au moins deux champs de subjectivité. On n’est jamais tranquille avec Lacan ; c’est pour ça que je l’apprécie. On ne peut jamais camper tranquillement sur un « Enfin. » Donc Il y a d’une part le sujet divisé par le signifiant, celui qu’on connaissait jusque-là, avec le Nom-du-Père comme symbolique. C’est le sujet identifié, celui qui s’engendre du Un – écrire 1 comptable, pas le Un unaire – le Un qui compte, le Un qui marque ; c’est le point d’origine de l’identification primordiale.
Mais maintenant, il y en a un autre. Il y a aussi – je dirais il y a surtout – pour Lacan, le sujet divisé par l’objet qu’il l’appelle le « sujet de la jouissance absolue ». Le sujet du Un unaire d’avant le Un comptable . Vous voyez qu’on est quand même dans le sujet d’avant le langage. C’est ce qui va modifier la théorie et l’analyse du rêve chez Lacan, puisqu’il ne s’agit plus, à cette strate de l’analyse, d’interpréter le rêve, il s’agit de produire le réveil. Le réveil subjectif, pas le réveil une fois réveillé qui nous remet dans le sommeil de l’imaginaire qui nous permet de vivre quotidiennement. Le réveil qui est un temps très particulier du rêve lui-même. C’est ce moment-là qu’il s’agit de viser comme un temps subjectif majeur qui aurait la même structure que l’épisode du Buisson ardent. C’est pour ça qu’il va faire une traduction peut-être un peu forcée de ce moment où Moïse devant le Buisson ardent demande au Dieu quel est son nom, c’est-à-dire où le Nom-du-Père est donné, et il lui est répondu: « Je suis non pas, dit Lacan, celui qui suis, mais je suis ce que je suis. » Vous voyez qu’il insiste sur le passage de l’identification à l’objet. « Je suis cet objet-là. »
Mais qu’est-ce que c’est d’autre alors finalement qu’une expérience érotique au sens freudien du terme ? C’est-à-dire qu’à ce moment-là, le vecteur du Nom-du-Père est au cœur même de la jouissance et de l’expérience érotique, au sens non pas sexuel, mais au sens érotique de tous les objets partiels. C’est une révolution pour notre pratique parce que, à ce niveau-là, la signification ne devient plus qu’un appareil à masquer que l’exclusion de la jouissance est la conséquence majeure du discours. Nous travaillons avec des significations – et dieu sait s’il faut en donner –, à condition de veiller à ce que ça ne soit pas une machinerie qui soit simplement là pour combler que l’exclusion de la jouissance est la conséquence majeure du discours. C’est forcément une boussole majeure pour accompagner un patient : pour quelqu’un qui parle, une part de jouissance est irrémédiablement perdue. Il ne faudrait pas que le travail de signification que nous donnons soit une annulation de cette strate-là.
Si j’ai à peu près pu suggérer donc ces trois temps qui organisent pour moi cette bascule et ce changement de paradigme, vous avez quand même pu au moins avoir une sorte d’intuition que là où nous nous avançons, nous sommes à des niveaux incroyablement nucléaires, et que plus nous sommes à des niveaux nucléaires, plus nous sommes à des niveaux puissants, et plus nous sommes à des niveaux dangereux. C’est comme en physique nucléaire. C’est pourquoi je pense que l’analyse est un instrument d’une puissance inouïe.
Donc, vous voyez que l’analyse dans ce que j’ai appelé son « ultime », évoque directement l’effort pour rendre l’autre fou, au sens propre du terme, c’est-à-dire qu’elle agence une expérience de la folie. En fait, je pense que ce n’est pas tout à fait bien nommé. Je pense qu’il vaudrait mieux parler d’expérience psychotique, car pour moi, folie, ça s’oppose à responsabilité. Or il s’agit justement de s’être porté responsable, y compris jusqu’au point de sa psychose. Voilà ce qui est en jeu dans cette affaire extrêmement dangereuse et à manier avec précaution.
Quoi qu’il en soit de cette machinerie, il s’agit de nous en servir pour sortir les patients de leur folie plutôt que de les rendre fous. Donc, j’affirme absolument clairement que je m’oppose radicalement à une utilisation aveugle des outils très, voire trop puissants, du Lacan de la fin de son enseignement ; et je m’oppose au lacanisme des hordes lacaniennes : là où toute cure serait ramenée exclusivement à cet ultime de l’élaboration de Lacan où il n’y a plus de signification, où il n’y a plus d’analyse des rêves et où l’analyste ne donne plus corps au sujet supposé savoir. Comme il l’a dit lui-même à l’Université de Yale : ne poussez pas les choses trop loin. Quand le patient est heureux de vivre, ça suffit, parce qu’il y en a qui ont une propension à être normaux, c’est-à-dire à devenir psychotiques. Donc pour moi, c’est clair : il ne faut pas réduire l’analyse à son ultime.
Ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’en passer ou le rejeter. J’ai dit que la psychanalyse est extrêmement puissante. Elle ne l’est qu’à une seule condition : elle ne l’est que si elle se cale sur le pouvoir de la parole. Le pouvoir de la parole, c’est la boîte noire de la psychanalyse, la parole à voix haute, cette chose incroyable qu’est le parler à voix haute – ou ce que Lacan appelle « psychanalyse en intension », dont on ne peut rien dire en tant que telle (on ne peut dire que des extensions) ; c ‘est ce que j’appelle les « pouvoirs de la parole ».
Il ne faut pas se tromper sur ce qui peut bien donner à la parole un tel pouvoir. Ce n’est pas la parole expliquante, même s’il faut des explications dans les cures. C’est la parole nommante. Évidemment, je remplace une énigme par une autre, parce que qu’est-ce que c’est que nommer ? Nommer, ça n’est pas du bla-bla-bla, ça n’est pas une couche de vernis ; c’est une nomination dans le réel, une nomination qui fait trou dans le réel ou une nomination réelle. Là, on voit bien que cet ultime est indispensable – au moins à l’analyse de l’analyste, surtout s’il prétend s’occuper des sujets psychosés, parce que l’accès aux sujets psychosés et la façon dont vous pouvez mener quelque chose, y est beaucoup plus subjectif que technique.
Je dirais d’une façon générale que toute cure se joue à la façon dont elle s’entame. C’est dans la façon dont elle se noue qu’il y a quelque chose qui va conditionner la cure à venir.
Bien sûr, les méthodes ont leur importance. Mais l’acte de l’entame, dépend d’abord et avant tout de la façon dont on fait jouer la méthode, et donc de la position subjective de l’analyste. Et la position subjective de l’analyste, celle qu’il met en acte dans le début de chaque cure, dépend de la façon dont lui-même a terminé sa propre analyse. Autrement dit, je pense que tout ce qui se joue là dépend de la façon dont quelqu’un que j’appelle psychanalyste aura répondu à la question suivante : qu’est-ce qu’on a quitté quand on a quitté son analyste ?
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