L'insolite de l'interprétation


Claude LECOQ



Texte produit pour la rencontre entre quelques collègues du Cercle freudien et le Coût Freudien à Paris,
 samedi 13 et dimanche 14 mars 2010 en préparation de leur colloque sur l’Interprétation.



 

L’INSOLITE DE L’INTERPRÉTATION

 

En préparant notre rencontre, j’écoutais de plus en plus… nerveusement - c’est quand je cherche au lieu de trouver : il faut dire que  ce n’est pas rien  la question de l’interprétation – donc j’écoutais, avec un certain souci, des entretiens avec le metteur en scène Peter Greenaway sur l’interprétation. Il a fréquemment inspiré les analystes. J’ai écouté en voulant savoir, ce qui veut dire que je n’entendais pas vraiment grand chose.

 

Je me souviens qu’à un moment, à propos du film : Le ventre de l’architecte, il utilisa une expression qui m’a parue insolite « détachement passionnel ». Parlait-il de sa position ou de sa production ? Je pense que ma question vient de mon désir d’analyste qui pourrait bien prendre  cette qualification apparemment contradictoire, mais seulement à première vue. Si l’on élargit le champ, par exemple aux fins d’analyses des analystes, que du détachement débouche la passion est vérifiable. C’est le détachement d’une représentation passionnelle de la castration où l’objet était transféré, imaginairement, au lieu de l’Autre. Pour l’artiste le détachement passionnel peut, au fond être sa position ou sa production dit Lacan de l’oeuvre. Le désir est fixé, singulièrement, sur l’objet avec lequel « ça peut marcher », il le fait, mais comme le désir n’en finit pas il en fait un « Autre ». Évidemment, il doit refaire.

 

J’ai avancé dans « la presse » d’une nécessité, ce 28 février dernier, le titre  que Hèlène Terdjman nous demandait : « L’insolite de l’interprétation » pour cette petite… intervention d’aujourd’hui : On dirait que je parle de chirurgie, et je n’en suis pas peu fière. Lacan souhaitait, dans un des derniers séminaires pouvoir trancher, au bon endroit, le discours du patient, comme un chirurgien.

C’est à la séance du 20 décembre 1977 dans Le moment de conclure qu’il énonce : « L’analysant parle… L’analyste, lui, tranche. Ce qu’il dit participe de l’écriture ». L’interprétation dont il parle est inhérente à l’écriture du patient, qui vient de son dire en analyse.

 

Mais de quelle écriture s’agit-il dans cette interprétation qu’il préconise ?

Cette écriture est l’expression que l’analyse n’est pas que l’idée du retour du passé ou du déjà là, inscrit, mais qu’elle produit du jamais dit, du jamais su, qui peut alors s’écrire.

Au Cercle nous préparons un colloque concernant l’écriture et la psychanalyse pour octobre 2010. C’est en travaillant la question de la lettre dans le rêve que j’ai pu discerner cette écriture, d’une autre, que Lacan nomme « son écrit ». C’est plus insolite et ça n’est pas d’abord lisible, et engage l’analyste  à s’interroger, sur un espace de « mise à plat » de la visée de sa position interprétative. C’est quand il sait que l’analyse ça ne reste pas une opération magique.

 

Freud dans l’interprétation des rêves, situe un impossible à atteindre une fois toutes les interprétations faites, en le comparant au mycellium d’un champignon qui s’enracine sous la  forme apparente. Quelle  justesse, cette image d’enchevêtrement indiscernable causant pourtant le rêve, et sans évidence. J’entends que  s’il y a une écriture en surface, c’est le dit de l’inconscient-langage; on peut l’interpréter, mais ça ne suffit pas à tout résoudre.

Lacan s’empare du paradoxe, et lui, y trouve son arête là où le semblant du langage n’opère plus seul dans le rêve. C’est son option que je  vous lis : 

« Oui. Que le rêve soit un rébus, dit Freud, c’est pas ça qui me fera démordre un seul instant que l’inconscient est structuré comme un langage. Seulement, c’est un langage au milieu de quoi est apparu son écrit. ». (Séminaire XVIII : l’écrit et la parole).

Cette dit-mension est solidaire du langage du rêve, au milieu, mais d’un autre ordre. -Son écrit- n’est pas découvert, dans le rêve, du fait des conséquences  de ce qu’on entend se dérouler dans le temps de l’enchainement signifiant. Mais peut-être que la violence de l’affect du patient, qui persiste, bien après le réveil et l’interprétation de certains rêves en est un signe. Son écrit au milieu du langage du rêve, Lacan signale là, une autre topologie que la surface, déplace l’analyste du côté de ce qui cause (Tuché). Cela est central et ne s’ordonne pas comme le signifiant de l’inconscient, cela « secrète » des sensations, affecte, touche, en révélant une prise sous-jacente énigmatique. Cet insu structural a pu se frôler bien avant, par exemple , lors du surgissement de la lettre dans un rêve , ou dans des moments de dépersonnalisation dans les cures, où l’usage du signifiant se désarrime du sens qu’ordonne la temporalité de la chaîne. Nul doute qu’alors notre position s’oriente du réel, nous voici dans l’insolite, et il n’est plus possible d’interpréter par la coupe du pensé-sensé à défaire plus ou moins tactiquement, avec un succès incertain. Dans « Encore » pages 126 et 127 Lacan nous dit que Le savoir est une énigme présentifiée par l’inconscient, tel qu’il est révélé par le discours analytique. L’articulation langagière n’est que l’élaboration de lalangue dite maternelle, elle ne sert pas à la communication, mais ses effets se ressentent dans des affects qui restent énigmatiques, imprévisibles et qui vont bien au delà de l’énonciation. On peut le dire : aussi après l’analyse. Lacan illustre cette proposition du S2 qui en devient le creusement d’une question : S d’eux, mais sans être…!

Son invention, qu’il a déployé dans plusieurs directions avec l’épiphanie de Joyce, avec le signifiant de la jouissance, avec l’inconscient réel déplace la question de l’interprétation qui se voudrait… pédante. Lalangue, le Son écrit c’est quand l’analyste peut « se dire » que la jouissance condescend à l’audition, c’est à dire que le symptôme peut ne plus être que hiératique, fixant. Cela ne va pas sans le plus grand étonnement de la découverte, ça se dit et ne dit pas. L’affect plus que l’accompagne, en témoigne, et c’est à prendre en compte dans ses effets inestimables et souvent sousestimés.

Du coup nous pouvons entendre différemment le « Je n’en veux rien savoir » du psychanalyste-analysant Lacan du début de Encore. L’analyste se permet une position dans la transmission de sa théorisation aux autres analystes plus à découvert, plus dans sa découverte, des effets de lalangue estimés à leur plus juste titre.

Lacan dans son effet « tactique » d’étrangeté pour former les analystes, ce mot me vient parce que la psychanalyse fait la guerre à l’identification, a beaucoup de niveaux, se retrouve dans le regret qu’il a pu exprimer de n’être encore pas suffisamment poète. Analyste - poète, je l’entends à partir de ce qu’Éluard écrivait :

Le poète, lui, pense toujours à autre chose. L’insolite lui est familier, la préméditation inconnue (Donner, 1939, p. 73).

Cette passion du détachement pousse les artistes à inventer un langage que certains situent comme le peintre Cézanne : « Je continue de chercher l’expression des sensations confuses que nous apportons en naissant », évocation, et vocation de lalangue.

 

Du désir qui m’est échu, en donnant le titre de mon travail à votre collègue, a surgi un savoir insolite, inattendu, iné-dit, car certainement orienté dans votre direction, public analytique à venir, donc creusant un silence propice. Comme je vous l’ai confié, j’ai beaucoup travaillé à lire et écrire le Son écrit de Lacan. Avec voracité et toute ouïe.

Oui, la jouissance peut condescendre à l’audition et alors lalangue nous fait signe, par en dessous, par de l’inaccoutumé, c’est ce qui affecte et produit une invention qui pourrait civiliser. Par la suite, la capture d’une signifiance - je ne suis pas sûre que l’expression convienne là -, va pouvoir réordonner l’impromptu, le surgissement.

 

 « Son né cri » a fait effraction, m’a saisi au corps : le corps est un effet produit dans la chair par la parole, l’audace de l’inattendu, de l’in-ouïe, là où « je » n’y étais pour rien, me - confondait -.

L’insolite c’est aussi par définition : ce qui provoque l’étonnement, la surprise par son caractère inhabituel, contraire à l’usage, aux règles ou par sa conduite inattendue. Insolent n’est pas loin.

Son écrit, entendu-vu en instantané - son né cri - est savoir sans sujet qui me fait penser à l’acte jamais plus analytique que dans un surgissement, d’on ne sait d’où ça parle, quand est défait le nom de l’analyste. 

 

Lalangue semble signaler l’infantile, alors que la question n’est pas celle des stades pour un analyste mais de la capacité à accepter les proximités du réel  plus évidente pour les enfants.

Voici la façon dont Lacan en parle le 11 juin 1974 dans les Non dupes errent.

« ...c’est de lalangue que procède le sens d’un sérieux tripouillement, d’un chatouillis, d’un grattage, d’une fureur pour tout dire - l’animation de la jouissance du corps.

Le rêve d’une patiente me semble illustratif. Son analyse a commencé depuis longtemps et dans un rythme soutenu. Elle sait comme la parole fourmille, équivoque et que cela n’est pas sans conséquence pour le corps et les affects. Elle pense que ça n’en finit pas, c’est comme une maladie incurable tous ses mots, elle illustre : c’est comme les étoiles vibrantes et miroitantes qui en vérité sont mortes. Comment s’avancer, il faudrait vraiment  lâcher cet horizon ? Elle rêve d’une dune qu’elle doit passer, elle a pour but le littoral, mais le sable s’égrène sous ses pas et le corps s’épuise d’une telle animation, les quelques maigres plantes où s’accrocher font trop défaut. 

On entend à quel point lalangue est incarnée et que ce n’est pas ce que nous lisons dans les dictionnaires. Lacan ne s’en privait pas en animant les séminaires. Ce n’était pas un enfant, ni un fou, mais un analyste responsable de la transmission à des collègues qui opéraient avec les résistances des patients, et les leurs, souvent très, trop au fait du pensé, du concept analytique.

 

Si les analystes prennent souvent appui  sur la métaphore que  propose l’interprétation artistique, c’est qu’ils en connaissent l’intérêt des effets de dérives voulues, intrinsèques au savoir-faire artistique. L’intensité d’une œuvre tient à l’imprévu d’un sens volontairement disparu. Toutes les nouvelles formulations que sont les interprétations des artistes, sont étrangères aux significations conventionnelles, elles en sont détournées pour leur efficace. Ce qui affecte les amateurs que nous sommes est à proportion du désemparement de notre intelligence, qui pourra par l’œuvre s’afficher dans une re-nommé. Difficile de penser, à voir et entendre certaines œuvres, du coup quel soulagement, mais quelle émotion alors, quel plaisir, quelle jouissance !

Oui, Greenaway il s’agit bien « de détachement passionnel ». L’art est une interprétation, par définition. Avec son effet de transfert, d’un discours à un autre, elle se situe « avant que - j e- sois né » a dit Lacan.

C’est en partie là que s’est constitué le symptôme, il n’est pas à refouler, normer, traquer, interpréter, devoir être soigné. Cette position viserait à l’identification, au rassemblement moïque. Il s’agit plutôt de lui octroyer une nouvelle interprétation, sinthomatique. C’est-à-dire que c’est à en faire du « jamais entendu-vu » sans vouloir y noyauter l’élément de jouissance singulier qui pourra, à partir de l’insolite, secréter une désappropriation recevable.

 

 

 





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