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OLIVIER GRIGNON Intervention lors de l’ APPEL AU FORUM organisé par La Criée dans le cadre de la préparation des ETATS GENERAUX DE LA CLINIQUE. Lundi 26 janvier 2009 à Reims .
« L’hétérogène dans l’enseignement et la transmission de la Clinique. »
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Mon propos recoupe sur bien des points celui des précédents orateurs, ainsi que celui de nombreux intervenants de cette journée.
Je vais partir de l’Appel des Appels, parce que trois pages entières, dont la Une, du journal Libération, ce n’est pas rien. Je vous lis le début de cet Appel : « Nous professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’information et de la culture, attirons l’attention des pouvoirs publics et de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses des réformes hâtivement mises en place ces derniers temps. »
Il me semble que nous tous qui sommes réunis aujourd’hui dans cette salle serons facilement d’accord sur le constat de ces conséquences sociales désastreuses. Mais les catégories professionnelles réunies dans l’Appel seraient-elles d’accord pour qualifier en quoi elles sont désastreuses ? Et surtout, d’accord sur les causes du désastre ?..
Je voudrai ici risquer une remarque. Dans l’Appel, ces conséquences sont mises sur le compte d’une « idéologie de l’homme économique ». L’homme économique n’est pas une idéologie, c’est une infrastructure ; c’est le capitalisme, que nous lisons dans sa version actuelle comme le triomphe du discours du maître et son alliance avec le discours de la science. L’idéologie que nous subissons, c’est le sécuritaire, qu’on vous imposera s’il le faut : tous en rangs et castrés, pour votre santé et pour votre bien. C’est-à-dire des Moi formatés, mais pas de sujet ! C’est-à-dire pas de décisions personnelles, pas de responsabilités, pas de risques – mais, par contre, des protocoles, des consensus, des services aux couloirs propres et déserts et chambres avec interphones, des règles de bonne pratique opposables juridiquement....et en corolaire, les « bénéficiaires » de tout ça : des victimes et des coupables.
Nous sommes un certain nombre de professionnels du soin à partager une conception de notre tâche qui s’appuie sur des convictions éthiques et politiques au sens large du terme – disons, une vision anthropologique. Elle a un nom : défense et promotion du sujet ; sans concessions. Or non seulement ceci qui mène à une vie qui mérite d’être appelée une vie est loin d’être un chemin facile, mais surtout c’est scandaleux.
Jusqu’à quel point ceci qui est notre mise spécifique est-il partageable avec les autres catégories de professionnels impliqués dans l’Appel des Appels ? Voilà un des problèmes.
Cette mise en avant acharnée du sujet, c’est, par exemple, l’affirmation d’Elie Winter dans Libération : « Nier la folie, c’est nier la vie. » En quoi cette affirmation est-elle compatible avec les idées d’Isabelle This sur l’évaluation comme moyen d’amélioration (toujours dans Libération, sur la même page), ou avec la judiciarisation de la société ? Nous n’en savons rien. On pourrait aussi poser la question : ces disciplines qui se réunissent dans l’Appel des Appels, mettent-elles toutes le savoir à la même place ? Or ceci a des conséquences majeures .
Alors oui, il y a sûrement une plate-forme commune, mais il faut la préciser. Sinon ce sera le mariage de la carpe et du lapin – ce qui, du reste, ne serait pas encore le pire ; le pire étant que les lapins y deviennent des carpes, c’est-à-dire muets. Là, comme toujours, le soin psychique serait le dindon de l’histoire, qui est toujours faite par les universitaires et les bureaucrates.
Comment préciser cette plate-forme commune sur laquelle nous pourrions unir nos forces ? – Par des Etats Généraux de la Clinique. C’est la seule façon de cerner ce qui serait la spécificité de notre discours. A mon avis, il est impossible d’y arriver complètement, mais ça aurait déjà beaucoup d’effets d’essayer.
La clinique et le politique sont liés, on vient de nous le rappeler durement. Mais cette prise de conscience ne nous mènera pas nécessairement tous à la même vision politique, ni surtout à la même conception (éthique) de ce qui fait l’humain dans l’humain. Je pense que si nous devions dire ce que nous savons cliniquement, ce serait un immense scandale. Pas seulement dans tout le corps social, mais peut-être même entre nous....
A ce propos, attention ! Quel que soit l’homme Sarkozy, ses opinions personnelles et sa culture, qui pour autant ne sont pas sans effets, il n’est qu’un symptôme. Certes, un symptôme plus gênant qu’un autre, particulièrement gênant, puisque jamais avant lui on avait autant multiplié les réformes désastreuses. Mais avant tout il est le porte-voix de l’idéologie dominante, de quelque chose qui est hélas voulu par l’ ensemble du corps social, qui demande la biopolitique et le tout-sécuritaire. En ce sens, le Président est tout autant l’otage des media que leur patron. Il en est du reste le produit. Ce sont les media et les sondages qui nous gouvernent.
Alors aujourd’hui les kapo et les petits chefs sont sarkozystes, mais demain ils seront autre chose. Sauf si nous prenons la mesure de ce qui permet réellement de faire ce que parfois il nous arrive cliniquement de savoir faire.
Car ce monde ne veut pas, ou ne veut plus, qu’on traite la psychose.
Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Pourquoi les intellectuels et les praticiens n’ont-ils pas vu arriver ce rouleau compresseur du discours scientiste et politiquement correct qui a rongé les acquis des années soixante ? Après Foucault, Lacan, Deleuze, Dolto, Levi-Strauss, Althusser, etc., nous pensions que l’affaire était entendue. Eh bien non . Le réveil est brutal. Nous sommes confrontés à une nouvelle fiction anthropologique, pour reprendre une formulation de Guillaume Leblanc lors du colloque organisé par l’association Pratiques de la folie en 2004 pour résister à la règlementation des psychothérapies, et publié sous le titre : Psychanalyse : vers une mise en ordre ? Les luttes qui nous attendent seront rudes et ingrates, car on ne change pas de fiction anthropologique par un vote. Peut-être sommes-nous un peu, nous les professionnels du soin, dans une situation qui ressemble à celle de Freud : il faut s’attendre au même genre d’accueil que celui que la société de son temps réserva à ses découvertes – mais elles lui étaient imposées par la clinique.
Pour le dire vite, je pense que la psychose c’est l’enjeu qui fait tomber tous les masques. Lacan le disait déjà : seule la prise en compte de la psychose peut garantir la psychanalyse contre ses propres déviations...
Eh bien c’est face au fait psychotique qu’on pourra mesurer l’efficience et la valeur humanisante de tout discours.
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