Guy Dana

Artaud, peut-il inspirer une politique pour la folie ?

Intervention aux rencontres de la Criée, Reims, juin 2018.

 

I Allons par hypothèse et comme les phobiques à l’endroit de nos plus grandes craintes, alors ce qui s’observe parmi les mutations observées dans le monde de la psychiatrie, c’est la standardisation des pratiques qui émerge ; cette standardisation est plus que préoccupante, et de plus, elle s’accompagne d’une interchangeabilité des praticiens et d’un anonymat des actes.

On devrait relever aussi au titre d’un débordement la montée en puissance des langues universelles artificielles; je pense à la langue du DSM, à la langue de l’accréditation, à ce qui a pris nom chez nous de démarche qualité, à l’évidence based médecine en tant que discours dominant ou encore des langues qui accompagnent les nouvelles techniques, éducation thérapeutique ou remédiation cognitive lesquelles vont avec une cohorte d’applications standardisées.

Ces langues peu ou prou infusent dans le contexte institutionnel non sans laisser la trace de leur passage. Leur caractéristique comme le signale Youlia Popova[1], c’est qu’il ne leur manque rien; ce sont des langues pleines, sans équivoque, ni métaphore; à l’extrême ces langues ne sont pas traduisibles et pour cause: c’est qu’elles se donnent elles-mêmes et d’emblée comme une traduction du métier dans une forme de communication brute, injonctive, réduite à de la communication, celle que condamne le philosophe Walter Benjamin dont la puissante réflexion sur la traduction va nous retenir. Je dirais que ces langues artificielles participent à la standardisation des pratiques, prêtent assistance et en même temps se nourrissent de l’inflation de normes et protocoles. Plus ce courant gagne du terrain et plus se restreint l’espace de délibération, plus est évacué l’indétermination en tant que principe dans le travail, plus la spéculation théorico-clinique se fait rare et, en définitive, c’est l’élaboration qui est atteinte; ce qui est clair, c’est que ces discours qui sont dominants aujourd’hui vont caporaliser la question du sujet qui ne peut s’y faire entendre: il est clair que c’est là, pour le dire hâtivement, que le bât blesse!

Finalement, la standardisation des pratiques et la langue qui les accompagne sont la conséquence d’un édifice artificiel qu’il faut déconstruire pour se réapproprier l’acte en psychiatrie.

 

Lire la suite :  Artaud peut-il inspirer une politique pour la folie_

[1] Youlia Popova: La langue qui n’aurait pas besoin de traduction, Psychologie Clinique, N°32, p, 75